Société
Témoin - Dali, bohême embourgeoisée

 

Huinan, le retour vers le Sud

Photo de la ville de Dali.
La ville de Dali, dans la province du Yunnan au sud de la Chine. (Crédit : AFP / BRUNO BARBIER / ONLY WORLD / ONLY FRANCE)
Sa voix, fluette, renvoie à ses mains, longues et fines, soignées. Toute sa personne exhale un parfum d’Asie, la finesse et le mystère de ce continent des rives orientales duquel elle vient.
Elle a grandi près de Shanghai, en pays noble du delta sud du Yangtsé. Comment l’ignorer ? Son nom même en est la mémoire : Huinan 惠南 (prononcer Roué Nanne) signifie « la faveur du Sud » ; c’est aussi un jeu sur le son « hui », dont un autre caractère homonyme est 回, le retour.
Huinan, retour vers le Sud.
Portrait Huinan
Portrait de Huinan à Dali, province du Yunnan dans le sud de la Chine. (Crédit : DR)
Elle est née en pleine Révolution culturelle, alors que sa mère, lycéenne, avait été déportée sur les terres ingrates du nord du fleuve, pour sa « rééducation ». À un an, elle rentrait sur la terre de ses ancêtres, et son grand-père, reconnaissant, choisissait ce nom inspiré.
Je la rencontre à l’autre bout du pays, non loin de la source du même Yangtsé, sur les contreforts de la chaîne himalayenne. C’est à Dali (dans la province du Yunnan), dans la vieille ville, qu’elle choisit de poursuivre sa route.
De mère célibataire, elle a grandi en suivant les pas de son grand-père, artiste devenu homme d’affaires par obligation familiale. Il vivait dans l’opulence avant la seconde guerre mondiale. Lors de l’invasion japonaise, il parvint à préserver les bijoux de famille, les escamotant à la campagne dans des oreillers de nourrisson. Mais il perdit sa fortune après l’avènement de la République Populaire de Chine, et dut, pour survivre, quémander une charge de fonctionnaire que l’administration finit par lui accorder. Déchu, il ne lui restait que l’amour de l’art et des belles choses, qu’il transmit à Huinan, en même temps qu’un sens aigu des responsabilités.
C’est tout cet héritage qu’elle a conservé quand, devenue cadre de haute volée pour des marques occidentales de luxe, elle devient le pilier de la famille. À la mort de son grand-père, c’est en effet à elle qu’est revenue la charge de la grand-mère qui l’a élevée, et d’une mère toujours absente.
Aujourd’hui, elle a mis un terme à cette carrière, car elle n’y trouvait pas son compte. « Tu comprends, la vie, c’est une question d’équilibre », me dit-elle en dessinant des doigts un triangle : « Le corps, l’âme, et l’esprit. Je ne le trouvais pas là-bas ». Alors, elle a quitté le monde du luxe, et la société qu’elle avait fondée avec son partenaire : « les mecs, c’est toujours pareil, je les quitte à 80% de la route qui mène au mariage ».
Huinan se consacre maintenant au monde de l’enfance. Responsable du marketing pour des jardins d’enfants de Suzhou (dans la banlieue de Shanghai), elle veut ouvrir une crèche à Dali.
Pourquoi Dali ? Parce qu’ici, on est loin du rythme effréné et de la pollution des grandes mégapoles de l’Est. Parce qu’ici règne une atmosphère propice aux artistes, à une vie plus simple. Ainsi, en sus de ses activités professionnelles, Huinan est apprentie astrologue, yogi assidue. Elle le dit volontiers, elle est à la recherche d’elle-même.

Et, il semble que, comme partout, ce chemin soit sinueux :

« Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai une impression de Dali fort différente de celle de mon premier séjour, à l’automne 2014. Tout me semble poussiéreux. Je croyais trouver la tranquillité, et je tombe en pleine agitation ».

Je sens dans sa voix la déception.

Dali, haut lieu de la bohème chinoise, est aussi une destination touristique en plein essor. Prise en étau entre le rêve d’une vie plus simple, désiré par un nombre croissant de Chinois aisés, et l’irrésistible poussée mercantile d’un tourisme débridé, la ville semble refléter les contradictions nationales.
Que cherchent les foules de touristes à Dali ? Peut-être l’image d’une Chine éternelle, qu’ils contribuent par leur simple venue à ravaler toujours plus au rang du souvenir. Quant à Huinan, comme beaucoup d’entre nous, elle est à la recherche de quelque chose de fugace : elle-même. Mais se dire en quête, n’est-ce pas avouer qu’on est encore loin du but ? Toujours est-il que Huinan poursuit encore et toujours son chemin et que ce dernier semble passer forcément par Dali.
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A propos de l'auteur
Daniel Audéoud
Daniel Audéoud est né en 1974 à Roanne (Loire). Les études, puis une amorce de carrière l’ont mené en Angleterre, aux Etats-unis, en Suisse et en Allemagne. En 2006, diplôme d’analyste financier tout juste décroché, il quitte son poste pour un tour du monde. Un mois plus tard, il tombe amoureux d’une fée à Dali, dans la province du Yunnan en Chine. C’est là qu’ils vivent maintenant avec leurs deux enfants. Aujourd’hui, Daniel s’inspire de la démarche anthropologique pour tenter de rendre compte des mutations dont il est témoin au quotidien.