Environnement
Reportage

Dériver l’eau en Chine : le rêve et le réel

Photo du tunnel
Le projet dérivation Sud-Nord dans le tunnel qui relie Pékin au fleuve jaune, ici à Zhengzhou, dans la province centrale chinoise du Henan. (Crédit : Nicolas Sridi)
Initiés au début des années 2000, les gigantesques travaux de dérivation des eaux du fleuve Yangzi vers le nord du pays sont planifiés à l’horizon 2050 avec trois voies de canaux distinctes. Le projet est censé résoudre de manière durable le manque d’eau chronique et grandissant au nord et à l’ouest du pays, mais la mise en service des deux premières lignes de dérivation montre déjà les limites d’une telle approche.
Durant la guerre civile de 1945 à 1949, lorsque Mao Zedong et les autres dirigeants communistes discutent d’une nouvelle capitale en cas de victoire, leur choix repose avant tout sur des critères symboliques, historiques et militaires. Nankin, le bastion des nationalistes, est trop près de la côte ; Xi’an, cité impériale jusqu’au Xème siècle, rappelle trop l’époque des attaques barbares venues du Nord-Est ; quant à Harbin, autre place forte nationaliste, elle est un peu trop proche du « grand frère » soviétique. Pékin, capitale de l’empire durant les deux dernières dynasties, située à bonne distance de la mer, est finalement choisie. La ville sera « libérée pacifiquement » en 1949, afin de conserver au mieux monuments et lieux symboliques.

A cette époque, la population de Pékin dépasse à peine les deux millions d’âmes, mais connaît une croissance soutenue de près de 10% par an. Rapidement, les dirigeants communistes se rendent compte que l’approvisionnement en eau de la ville et de l’ensemble de la plaine du Nord pose problème : les faibles ressources du pays – 7% de l’eau douce dans le monde – sont concentrées dans les régions du Sud. Une situation qui aurait fait dire au grand Timonier en 1952 : « Pourquoi ne pas emprunter au sud du pays, qui est bien doté, l’eau qui manque au Nord ? ». Un rêve qui prendra donc forme cinquante ans plus tard avec le lancement du projet Nan Shui Bei Diao (NSBD), littéralement : « Sud Eau Nord Déplacer ».

Contexte

Le « rêve » du Grand Timonier s’inscrit en droite ligne des grands projets hydraulique de la Chine impériale, tel que le Grand Canal, conçu pour le commerce fluvial. Ce dernier relie le fleuve jaune au fleuve Yangzi, de Pékin à Hangzhou en passant par la côte Est, sur une longueur de 1776 km. Ses plus vieux tronçons datent du Vème siècle après J.C., bien que l’essentiel de l’ouvrage fût terminé au VIIème siècle.

Si l’idée de dériver un fleuve n’est pas nouvelle et Mao devait aussi avoir en tête les grandes réalisations américaines des années 1930 pour dériver les eaux du Colorado afin d’abreuver Los Angeles et le sud de la Californie. Mais en Chine, l’échelle des travaux, des milliers de kilomètres de canaux à construire, et l’absence de technologies adéquates, interdisent une mise en œuvre rapide.

Photo des ouvriers dans le tunnel
Ouvriers du projet dérivation Sud-Nord, dans le tunnel qui relie Pékin au fleuve jaune, ici à Zhengzhou, dans la province centrale chinoise du Henan. (Crédit : Nicolas Sridi)

Maîtres de la nature versus réalité

C’est donc dans la Chine des ingénieurs de l’ancien président Hu Jintao, lui-même spécialiste en hydro-électricité, que débutera en 2002 ce qui reste aujourd’hui l’un des plus imposants et le plus onéreux projet d’ingénierie au monde.

Le NSBD prévoit ainsi la construction d’ici 2050 de trois voies de dérivation du Yangzi à l’Est, à l’Ouest et au centre – voir la carte.

Le coût total avoisine désormais les 80 milliards de dollars contre 62 milliards prévus initialement.

La voie dite de l’Est ponctionne le Yangzi juste avant que ce dernier ne se jette dans la mer, et réutilise le tracé de l’antique Grand canal, en inversant l’écoulement de l’eau pour alimenter les provinces du Jiangsu, du Shandong ainsi que la ville de Tianjin plus au Nord. Un imposant système de pompage a donc du être mis en place pour faire remonter l’eau vers le Nord, et un tunnel a été percé sous le fleuve jaune pour convoyer l’eau jusqu’à Tianjin.

Mise partiellement en service en 2013, le problème pour cette voie orientale est qu’elle utilise un tracé le long duquel se sont déjà développées industries, zones urbaines et transports fluviaux, et la qualité de l’eau reste à ce jour très médiocre. Malgré la fermeture de milliers d’usines polluantes et des efforts conséquents en traitement de la pollution, il n’est toujours pas possible de fournir de l’eau potable à Tianjin. La mégapole côtière de près de 15 millions d’habitants réfléchirait même déjà à la désalinisation comme alternative possible pour assurer son approvisionnement.

Tests décevants pour la qualité de l’eau

La voie centrale, qui alimente Pékin, était censée éviter le problème de la pollution avec un canal totalement dédié sur les 1432 km qui séparent la capitale du réservoir de Danjiangkou dans la province centrale du Hubei. Les tests sur les premiers échantillons arrivés à Pékin s’avèrent décevants vu la bonne qualité de l’eau au départ du tracé.

Inaugurée très discrètement en décembre 2014 avec sept ans de retard, cette voie aura pourtant nécessité des prouesses techniques remarquables. Les ingénieurs chinois ont ainsi dû rehausser de près de 20 mètres le réservoir de Danjiangkou, créant le retard, pour que l’eau arrive avec suffisamment de pression à Pékin en utilisant le dénivelé naturel. Il aura aussi fallu percer deux méga tunnels de 9 mètres de diamètre et 4 kilomètres de long chacun sous le fleuve jaune à proximité de la ville de Zhengzhou, avec les dernières technologies de pointe allemandes. Des tunnels capables non seulement de résister à la pression de l’eau qu’ils transportent, mais aussi de tenir dans le lit sablonneux et instable du fleuve. Enfin, les autorités ont dû déplacer et reloger pas moins de 300.000 personnes pour que le projet puisse se faire.

Solution insuffisante

Si les autorités chinoises sont restées aussi discrètes sur la mise en service de la voie centrale, ce n’est pas uniquement à cause de la qualité médiocre de l’eau, le mal est plus profond. Comme le soulignait le vice-maire de Pékin, Li Shixiang, devant les représentants de l’APN le 6 mars dernier :

« Pékin fait face à une crise de l’eau très aigüe, il nous manque 1,5 milliard de m3 chaque année et le projet de transfert depuis le Sud ne suffira pas à tout résoudre. »

De fait, le gouvernement central avait planifié en 2005 d’atteindre une population de 18 millions d’habitants dans la capitale d’ici 2020, or elle dépasse déjà les 21,5 millions.

Croissance urbaine et industrielle trop rapide, explosion de la demande en eau avec une élévation fulgurante du niveau de vie, il apparaît dès à présent que la solution NSBD est insuffisante pour alimenter durablement Pékin et sa région. L’objectif, audacieux, pour la municipalité est désormais d’arriver à réguler sa croissance démographique, avec une population stabilisée à 23 millions d’habitants en 2020. Dans le même temps, Pékin, Tianjin et la province voisine du Hebei vont devoir mieux se coordonner pour partager les ressources existantes, exactement ce que le transfert d’eau devait éviter…

En parallèle, la rivière Han – l’affluent du Yangzi qui abreuve le réservoir de Danjiangkou – a subi sa première invasion d’algues vertes à Wuhan en aval du réservoir durant l’été 2014. La baisse de débit du cours d’eau occasionnée par la ponction est montrée du doigt, même s’il faudra attendre des études sur le long terme pour avoir des certitudes.

A l’Ouest, des kilomètres de tunnels à creuser en haute montagne

Enfin, la voie de l’Ouest, la plus complexe, est toujours au niveau des études de faisabilité. Elle prévoit de relier directement sur le plateau du Qinghai les sources du Yangzi et du fleuve jaune pour redynamiser ce dernier dans tout le nord-ouest du pays. Le programme des autorités, la « Go West Policy », nécessite en effet de trouver une solution durable au manque d’eau sur la zone, car sans le précieux liquide, il ne sera pas possible de soutenir les développements industriels et urbains nécessaires.

Les travaux à effectuer sont titanesques, puisqu’il faudra creuser des centaines de kilomètres de tunnels dans des roches de haute montagne. Le tout dans une région qui a déjà connu de très importants tremblements de terre. En cas de rupture d’une dérivation lors d’un séisme, il n’existe pas à ce jour de solutions techniques pour faire face à une telle catastrophe écologique. Sans même parler des impacts sur l’environnement local dans des conditions normales… Outre la faisabilité, le coût de cette voie de l’Ouest est déjà faramineux en théorie, la pratique s’avérant souvent encore plus cher comme ce fut le cas pour les autres voies.

Malgré des efforts colossaux pour augmenter l’offre d’eau dans le Nord, la Chine ne pourra donc pas faire l’économie d’une régulation forte de la demande. C’est ce que suggèrent depuis des années des experts locaux de la question à l’instar de Ma Jun, figure incontournable de la société civile verte dans le pays :

« En augmentant l’offre, on ne fait que reculer le problème ! Ce qu’il faut, c’est changer les mentalités, arrêter le gaspillage, en particulier en jouant sur le prix de l’eau. Mais l’impact économique fait peur aux autorités. »

Même pour le puissant Parti communiste chinois, il est donc plus facile de couler du béton et déplacer des populations, que de forcer des millions de personnes à changer leurs habitudes, tout en mettant en jeu des centaines de milliers d’emploi. Cependant, arrivée au pied du mur, la Chine n’a désormais plus vraiment le choix.

Nicolas Sridi à Pékin

A voir : la bande annonce du film « Sud Eau Nord Déplacer » d’Antoine Boutet :

A propos de l'auteur
Nicolas Sridi
Co-fondateur de Asia Focus Production, journaliste accrédité à Pékin pour Sciences et Avenir depuis 2007, Nicolas a collaboré avec de nombreux média presse écrite et web français, notamment le groupe Test (01Net), lemonde.fr,… Il est également co-rédacteur en chef de l’ouvrage collectif « Le temps de la Chine » aux éditions Félix Torres (2013) en partenariat avec la CCIFC. Nicolas est par ailleurs cameraman et preneur de son et collabore à divers postes avec de nombreuses chaines comme Arte, ARD, France2, RCN,… ainsi que sur des productions corporate et institutionnelles.