Culture
ANJANA KARACHI, PORTRAITS DE KARACHI

Pakistan : rencontre avec Bina Shah

Photo de Bina Shah
Photo de Bina Shah (Crédit DR.)
Bina Shah est une écrivaine et journaliste pakistanaise en anglais. Comme écrivaine, elle a publié quatre romans, dont Slum Child en 2008 et A Season for Martyrs en 2014 (bientôt traduit chez Actes Sud), et plusieurs nouvelles ; comme journaliste, elle collabore, entre autres, au New York Times et au quotidien pakistanais Dawn.
Bina est issue d’une riche famille de propriétaires terriens du Sind, les soi-disant « féodaux ». Venant d’un milieu privilégié, elle a reçu la meilleure éducation, au Wellesley College, puis à Harvard (Master en Education). « Pendant longtemps j’ai été convaincue que j’étais américaine, alors j’ai eu un peu de confusion identitaire. Je sais que je n’entre dans aucune case. Je suis très occidentalisée, donc je n’entre pas complètement dans une culture orientale. Mais je suis aussi orientale, donc l’inverse est vrai aussi », reconnaît-elle.
Surtout, Bina est une féministe. Elle porte sur la société pakistanaise un regard critique et pénétrant; elle ne recule pas devant le conflit, ce qui fait d’elle un des écrivains les plus aimés et détestés de la scène littéraire locale.
Pour réaliser ce portrait, Bina et moi avons eu un long entretien d’une grande liberté. Qu’est-ce qu’être féministe pour elle ? Quelle est la condition des femmes au Pakistan ? Qu’est-ce qu’être un écrivain ? Toutes ces thématiques, et d’autres, ont été abordées.

Féminisme et condition des femmes

Bina a toujours eu, dit-elle, conscience du statut inférieur des femmes dans le sous-continent, et elle ne mâche pas ses mots : « Je vois les femmes de la région comme une sorte de classe d’esclaves. C’est très peu lié à la religion au sens pur, mais puisque religion et culture sont inséparables, il y a de nombreuses confluences dans les attitudes, et les hommes utilisent la religion pour justifier l’esclavage des femmes : c’est très confortable de faire comme si la culture l’exigeait. Par ailleurs, le contrôle et l’interprétation des textes facilitent ce processus pour les hommes. »

Mais c’est aux Etats-Unis qu’elle est devenue consciente intellectuellement de l’injustice faite aux femmes, au Wellesley College ; où elle a été éduquée au féminisme. De retour au Pakistan, ses lectures et ses observations ont nourri ses positions. Car, bien que la discrimination envers les femmes soit universelle, elle a « un goût particulier » dans le sous-continent, et le traitement des filles est peut-être pire en Inde où la violence est généralisée. Au Pakistan, la violence n’est pas absente, mais elle est régionalisée : forte dans le « très machiste Punjab », elle est moins présente dans le Sind, plus égalitaire et où la culture soufie joue un rôle modérateur.

L’influence de la famille élargie est également considérable dans le contrôle social des femmes. Y compris dans le cas de Bina, « la famille de mon père, très conservatrice, issue de l’aristocratie terrienne, était choquée qu’il songe à m’envoyer aux Etats-Unis » : c’est le désaveu familial qui fait peur et c’est ainsi que le contrôle se maintient. Dans le sous-continent, les structures de contrôle sont moins gouvernementales que familiales, « et les familles sont dirigées par des hommes. Chaque chef de famille est un patriarche, et les femmes sont à leurs côtés pour conserver intact le patriarcat. Elles sont d’accord avec, c’est très conformiste ». Bina est finalement partie aux Etats-Unis, à 17 ans, âge vulnérable où, normalement :

« On arrange le mariage, on emballe la gamine, les enfants, et c’est fait, c’est fini, au revoir. »

L’écrivaine…

Non conventionnelle dans ses opinions, Bina l’est aussi comme artiste. Ecrivaine « tardive », elle n’a pas réalisé qu’elle voulait être écrivain avant 25-26 ans : « Je ne me suis pas réveillée à 13 ans en pensant, je serai écrivain ». Brillante étudiante, elle pensait devenir juriste ou psychologue. Elle écrivait, elle publiait, mais sans penser à en faire une carrière, et c’est un séjour à l’Université d’Iowa, dans un programme « International Writers », en 2011, qui a véritablement confirmé sa vocation. Depuis, Bina est écrivaine à plein temps ; écrire est devenue toute sa vie : « Le désir d’écrire, c’est le désir d’être, de vivre. C’est ce que l’écriture signifie pour moi. Ecrire est tout pour moi. C’est difficile parce que vous n’en êtes jamais séparé. Je ne peux pas fermer la porte et me dire, fini, c’est fait. C’est 24 heures par jour. C’est toute une vie de dévotion au travail».

Pour Bina, le travail de l’écrivain est un travail du corps autant que de l’intellect : l’artiste va dans le monde, ressent des émotions, éprouve des sentiments qu’il garde dans son corps, car « votre corps est le récipient dans lequel vous laissez tout cela cuire, pénétrer en vous pour enfin produire votre art». L’acte d’écriture s’apparente ainsi à un travail alchimique, ou sacerdotal. C’est une existence exigeante, qui interdit toute réelle vie sociale et impose une discipline de chaque jour : « Ma vie est presque ascétique. Je ne suis pas une nonne, mais je dois rester pure dans ma vie pour distiller toutes ces choses et écrire sur elles honnêtement, clairement, sincèrement ». Et c’est ainsi que Bina reconnaît qu’elle préfère écrire sur les choses que font les femmes habituellement : avoir une famille, élever des enfants.

Bina a toujours écrit sur le Pakistan, sur les femmes, sur une certaine forme de spiritualité : la rencontre entre les humains et l’univers, Dieu, la mystique. Ses romans sont visiblement traversés par une spiritualité, qui ne constitue cependant jamais un thème central. Elle confie :

« Je ne crois pas que notre présence sur Terre soit sans signification ni sans but. Je crois fortement que nous avons une signification, un but, un chemin. »

…et la féministe

Jusque dans son féminisme, Bina reste une solitaire : « Je me suis toujours sentie extérieure à tout. Je n’aime pas vraiment les activités de groupe, adhérer à des organisations, participer à des réunions. » Pourtant, les mouvements féministes au Pakistan sont nombreux et puissants : Women’s Action Forum, Women Against Rape… Il y a une forte tradition féministe, depuis 1947. Mais pour elle, c’est l’écriture, non l’action publique, qui lui donne le plus de poids pour combattre les injustices. Ceci lui vaut de nombreuses réactions, de haine ou d’admiration :

« J’ai des fans et des gens qui me détestent, et je m’en fiche plutôt ».

Si Bina refuse l’action publique, elle est convaincue de l’importance de sa mission : « Je sais que j’ai raison : les femmes sont égales. Nous devons être traitées avec égalité. Nous le méritons et personne ne devrait nous arrêter ». Plus que son désir d’écrire, finalement, c’est celui que les femmes soient traitées également qui la guide.

Bina représente parfaitement une frange de la société pakistanaise, très éduquée, socialement privilégiée, souvent occidentalisée, consciente des problèmes que traverse le pays et tentant, à son niveau et avec ses moyens, de les résoudre. Ses adversaires ne manquent pas, bien entendu, de tirer partie de cette contradiction apparente. Surnommée avec mépris par certains « La féministe féodale », Bina n’est assurément pas au bout de sa mission, mais peu lui importe : elle prépare actuellement un roman, qui sera son « grand œuvre féministe » : une dystopie sur un monde sans femmes.
(Toutes les citations sont traduites par l’auteur)

Propos recueillis par Eric Touzé

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