Analyse
La crise postélectorale en Corée du Sud
La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une réélection. L’enjeu est particulièrement important pour Séoul où le parti conservateur l’a emporté de peu face au parti démocrate du président Lee Jae Myung, tout en restant minoritaire à l’échelle du pays.
Des milliers de Coréens se sont rassemblés dimanche 7 juin à Jamsil, l’un des quartiers centraux de Séoul, pour protester contre les élections municipales et provinciales du 3 juin où des bureaux de vote ont manqué de bulletins, empêchant certains citoyens de voter. Cette manifestation, portée principalement par des jeunes de vingt à trente ans, s’est déroulée dans une ambiance pacifique et patriotique, tous les participants scandant « réélection. »
Lors du vote, les électeurs ont dû attendre longtemps en raison de la pénurie de bulletins de vote, ce qui a entraîné des retards dans le scrutin et ravivé la polémique sur les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections. Le nombre total de bulletins de vote manquants le jour du scrutin a été estimé à 7 194 dans 91 bureaux de vote à travers le pays. Vingt-trois bureaux ont manqué de plus de 100 bulletins, dont 17 à Séoul, ce qui a mis en évidence une concentration du phénomène dans la capitale. Le vote avait été temporairement suspendu pendant une durée allant jusqu’à 105 minutes. Les électeurs ont dû attendre après la fermeture des bureaux de vote ou renoncer à voter. Beaucoup se sont exprimés, déclarant se sentir floués, « comme si on leur avait volé leur droit de vote, » et se demandant « comment est-il possible de ne pas pouvoir voter par manque de bulletins ? »
Lorsque la pénurie de bulletins de vote est devenue évidente, les habitants se sont rassemblés sur place le soir même, créant des manifestations, qui ont ensuite dégénéré en une confrontation autour du retrait des urnes. À l’heure de la clôture du scrutin, alors que le vote n’avait pas repris, la commission électorale a tenté de récupérer les urnes, ce qui a conduit plus d’une centaine de citoyens à bloquer le bureau de vote en s’opposant à la police. Cela a entraîné un retard de 35 heures dans le dépouillement des votes. Ce désordre a également perturbé le calcul du taux de participation à l’échelle nationale.
La Commission électorale centrale a déclaré que la pénurie de bulletins dans certains bureaux de vote était due à une sous-estimation du taux de participation. Cependant, au-delà de la controverse sur la gestion défaillante de l’élection, le fait que cette pénurie de bulletins de vote se soit produite à Séoul, où la course à la mairie était particulièrement serrée, et plus précisément dans un quartier où le soutien à l’opposition (le Parti du pouvoir du peuple) est fort, a soulevé des questions quant à l’impartialité du scrutin. Les citoyens réclament l’annulation des résultats, la tenue d’un nouveau scrutin et une investigation approfondie sur la manière dont l’élection s’est déroulée.
À la suite de cette affaire, le secrétaire général de la Commission électorale centrale, Heo Cheol-hoon, a présenté ses excuses à la population déclarant : « Il n’y a aucune excuse pour ce qui s’est produit, un événement inacceptable qui porte atteinte au droit de vote des citoyens. » Il a par la suite démissionné le 5 juin, de même que le président de cette Commission, Noh Tae-ak. Pour autant, la vague de protestations à l’encontre de la Commission électorale ne semble pas près de s’apaiser.
Une sérieuse atteinte au droit de vote
« Ce qui s’est produit en juin 2026 ne s’était pas produit sous Syngman Rhee ou Chun Doo-hwan, » a déclaré l’ancien Premier ministre Lee Nak-yon lors d’une interview accordée au journal Kyunggi Ilbo le 4 juin. Cette affirmation fait référence à une période considérée comme celle où la démocratie était la plus fragile dans l’histoire moderne de la Corée du Sud. Le gouvernement de Syngman Rhee dans les années 1950 a fini par provoquer la révolution du 19 avril 1960 en raison de fraudes électorales et de répressions politiques, tandis que le régime de Chun Doo-hwan dans les années 1980 est considéré comme un régime autoritaire qui a restreint la démocratie en s’appuyant sur un coup d’État militaire et la loi martiale.
Dans cette période où la démocratie était menacée, il n’était encore jamais arrivé qu’un électeur ne puisse pas voter faute de bulletins. Cette affaire dépasse manifestement le simple cadre d’une erreur administrative : il s’agit d’un événement qui a ébranlé la confiance dans les procédures fondamentales de la démocratie, les institutions de l’État ayant directement porté atteinte au droit de vote, qui est le droit constitutionnel le plus fondamental des citoyens (article 24 de la Constitution de la République de Corée).
L’Association des avocats de Corée a publié un communiqué dans lequel elle critique vivement les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections, qualifiant cette situation d’« incident sans précédent qui porte atteinte au droit de vote des citoyens garanti par la Constitution. » Des voix s’élèvent également dans les universités de tout le pays et au sein du Conseil national des associations étudiantes pour dénoncer cette situation. Les étudiants, dans une déclaration sur la situation actuelle, exigent que la vérité soit faite sur les défaillances dans la gestion des élections, que les responsables soient sanctionnés et que le système soit réformé.
À l’occasion du 39e anniversaire du Mouvement pour la démocratisation de juin, les associations étudiantes de 18 universités à travers le pays, dont l’Université de Séoul, ont publié conjointement une déclaration dénonçant la crise sur leurs campus respectifs. Dans cette déclaration, elles ont qualifié la pénurie de bulletins de vote de « grave atteinte à la démocratie, » l’État n’ayant pas su garantir correctement le droit de vote des citoyens. La déclaration souligne qu’« en 1987, les étudiants et les citoyens ont conquis dans la rue une démocratie fondée sur le principe une personne, une voix, » ajoutant : « le fait que le droit de vote, obtenu au prix d’une lutte acharnée à travers de nombreux mouvements de démocratisation, soit aujourd’hui, 39 ans plus tard, bafoué par les institutions de l’État constitue un problème extrêmement grave. » Ils exigent également une enquête approfondie sur la pénurie de bulletins de vote, la sanction des responsables, une réforme structurelle de la Commission électorale centrale et la création d’un organisme indépendant de surveillance des élections.
Le changement de visage des manifestations
Les citoyens qui manifestaient devant le bureau de vote de Jamsil, dans le district de Songpa à Séoul, ont été dispersés par la police, puis se sont rendus devant le centre de dépouillement situé au stade de handball du parc Olympique pour y poursuivre leur manifestation. Le nombre de citoyens qui se sont rassemblés ce week-end postélectoral est estimé à environ 30 000 selon des chiffres non officiels de la police. Le 10 juin les manifestants sont encore rassemblés aux huit entrées du bureau de vote afin de surveiller tout transfert des urnes et poursuivent leur manifestation 24 heures sur 24. Les participants sur place affirment que « le problème, c’est que le droit de vote nous a été retiré, peu importe que ce soit le Parti du pouvoir peuple ou le Parti démocrate. » Ils soulignent que ce rassemblement n’a pas pour but de soutenir un parti ou une force politique en particulier, mais qu’il s’agit d’une action citoyenne visant à récupérer le droit de vote garanti par la Constitution.
La culture de la manifestation se distingue également des rassemblements traditionnels. Au lieu de grandes scènes, de discours de politiciens et de mobilisation organisée, c’est la participation spontanée des citoyens ordinaires qui occupe le devant de la scène, et une atmosphère s’est installée où l’on n’utilise aucun support imprimé autre que des pancartes écrites à la main. Si certains politiciens de l’opposition et des personnalités se sont rendus sur place, ils se sont surtout fait remarquer en participant aux côtés des citoyens plutôt qu’en se tenant devant la foule. Les participants s’impliquent activement dans le ramassage des déchets et le maintien de l’ordre, soulignant ainsi le caractère pacifique et autonome de cette action citoyenne.
La participation des jeunes de 20 à 30 ans attire particulièrement l’attention. Partout sur place, des voix s’élèvent pour affirmer : « Ce n’est pas une question de gauche ou de droite, mais une question de droits civiques. » Les participants expriment un profond rejet à l’égard de ceux qui les qualifient d’extrême droite ou de conservateurs radicaux. Cette génération est ainsi décrite comme ayant pris position face aux problèmes de démocratie et d’équité qui ont secoué le pays, et comme étant descendue dans la rue pour renouveler son espoir dans la démocratie. Les citoyens rassemblés, mettant de côté toute affiliation politique, scandaient initialement le seul slogan « Nouvelles élections, » en se concentrant sur le droit de vote. Cependant, à mesure que les lacunes et le manque de rigueur dans la gestion de l’affaire sont mis en lumière, leurs slogans ont évolué vers « Fraude électorale ! Nouveau scrutin ! Vote le jour du scrutin ! Dépouillement manuel ! »
Une élection irrégulière équivaut à une élection frauduleuse
Au cours des dernières années, les allégations de « fraude électorale » formulées en Corée du Sud provenaient principalement de certains groupes issus des milieux conservateurs et d’extrême droite. La controverse sociale s’est particulièrement amplifiée après les élections législatives de 2020 (21e législature), lorsque certains politiciens, youtubeurs et associations civiques ont commencé à diffuser activement l’idée que les résultats avaient été truqués. Ces acteurs ont fondé leurs soupçons sur les écarts entre les résultats du vote anticipé et ceux du scrutin principal, l’utilisation d’équipements électroniques et la victoire écrasante d’un parti politique spécifique, mais la Commission électorale centrale et les tribunaux ont estimé qu’aucune preuve objective ne venait étayer ces allégations.
Ce discours sur la fraude électorale présentait des similitudes avec les théories du complot sur la manipulation électorale qui se sont répandues après l’élection présidentielle américaine de 2020. Certaines allégations se sont rapidement propagées via les communautés en ligne et YouTube, et se sont encore amplifiées en s’associant au mécontentement politique de ceux qui avaient du mal à accepter les résultats électoraux. Par conséquent, le cadre conceptuel existant de la « fraude électorale » a été qualifié de « théorie du complot » d’extrême droite.
Cependant, cette fois-ci, le débat sur la « fraude électorale » refait surface parmi les citoyens. Alors que les controverses passées sur la fraude électorale se concentraient sur des soupçons de manipulation électorale organisée, tels que la falsification des résultats ou le piratage des systèmes informatiques, cette fois-ci, de plus en plus de voix s’élèvent pour qualifier de « fraude électorale » au sens large les diverses erreurs et les défaillances administratives survenues au cours du processus électoral. Parmi les exemples évoqués, citons notamment la pénurie de bulletins de vote, l’impression de bulletins supplémentaires le jour du scrutin, la controverse entourant l’annonce des résultats provisoires avant la clôture du scrutin, le déplacement et l’ouverture des urnes en l’absence d’observateurs, l’apparition de scores identiques lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions, ainsi que le recours à des forces de police contre des citoyens ordinaires lors du transport des urnes.
De plus, le fait que certains électeurs aient signalé avoir reçu des bulletins de vote sur lesquels ne figuraient que certains candidats, et non tous, a également fait l’objet de controverses. La Commission électorale centrale explique à ce propos que des scores identiques ou des tendances statistiques similaires peuvent être le fruit du hasard ou résulter de la structure même du scrutin, et que les problèmes liés aux bulletins de vote sont également dus à des erreurs ponctuelles ou à des défaillances administratives survenues lors de l’impression ou de la distribution.
En revanche, ceux qui soulèvent ces soupçons affirment que ces cas sont trop nombreux et d’une ampleur trop importante pour être considérés comme de simples erreurs, et réclament un recomptage de l’ensemble des votes. De ce fait, la controverse sur la fraude électorale a désormais dépassé les théories d’une manipulation organisée du passé pour s’étendre à la négligence dans la gestion électorale et aux problèmes de procédure ; en conclusion, des voix s’élèvent affirmant que « la gestion défaillante de l’élection elle-même constitue une fraude électorale. »
De plus, certains réclament la suppression ou la réduction du système de vote anticipé, invoquant un manque de transparence dans sa gestion et sa supervision. À l’inverse, la Commission électorale et d’autres parties prenantes affirment que le vote anticipé est un système destiné à garantir le droit de vote des électeurs et que les soupçons soulevés jusqu’à présent ne suffisent pas à remettre en cause la fiabilité de ce système. En fin de compte, cette controverse dépasse le simple débat sur les théories du complot et s’étend à un débat politico-social portant sur la transparence des procédures électorales, la fiabilité du système de gestion électorale et la légitimité du système de vote anticipé. Cependant, les avis restent partagés quant à savoir quels cas relèvent de simples erreurs administratives et lesquels constituent des problèmes graves portant atteinte à la légitimité des élections.
La réaction des cercles politiques
Les débats politiques se poursuivent. Le parti d’opposition, le « Parti du pouvoir du peuple, » a adopté une position intransigeante dès le début de l’affaire. Le jour du scrutin, il a déclaré que « l’équité des élections à Séoul avait été compromise » et a exigé l’arrêt du dépouillement ainsi que la tenue d’un nouveau scrutin ; par la suite, des députés du parti se sont rendus sur les lieux des manifestations pour continuer à dénoncer le problème. Le 8, le parti a déposé une demande d’enquête parlementaire, incluant dans le champ d’investigation non seulement la pénurie de bulletins de vote, mais aussi la gestion de la situation par la police lors des manifestations. Par la suite, ses 110 députés ont proposé, au nom de l’ensemble du groupe, une loi visant à nommer un procureur spécial chargé d’enquêter sur la Commission électorale nationale. Cette loi définit comme objets d’enquête la violation du droit de vote due à la pénurie de bulletins, la poursuite du dépouillement malgré les problèmes, les soupçons de sortie et de transport illégaux des urnes et du matériel électoral, ainsi que les cas de votes identiques observés lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions. En outre, le parti souligne qu’il ne s’agit pas d’une simple erreur administrative, mais d’un incident révélant des problèmes structurels au sein de la Commission électorale, et réclame notamment la discussion d’une loi spéciale sur la tenue d’élections partielles, la suppression du vote anticipé et une réforme en profondeur du système de gestion électorale.
Par ailleurs, le Parti démocrate a exprimé ses regrets quant aux défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion du scrutin le jour du vote, tout en rejetant catégoriquement toute demande d’interruption du dépouillement ou de nouveau scrutin. Cependant, face à la controverse qui ne cesse de prendre de l’ampleur, le Parti démocrate a déposé le 8 une motion demandant l’ouverture d’une enquête parlementaire et a fait part de son intention de mener celle-ci dans les plus brefs délais. Le Parti démocrate prévoit de présenter cette motion lors de la séance plénière de cette semaine et de constituer une commission spéciale à l’issue d’un vote prévu la semaine prochaine.
Ainsi, si les partis politiques s’accordent à dire que la Commission électorale centrale a manqué à ses obligations, le Parti du pouvoir du peuple réclame des mesures fortes telles que la nomination d’un procureur spécial, la tenue d’élections législatives anticipées et la suppression du vote par anticipation, tandis que le Parti démocrate privilégie une approche axée sur une enquête parlementaire et une réforme du système.
Lee Jae-myung n’échappe pas aux polémiques
Certains critiques soulignent que la réaction initiale du président Lee Jae-myung ne semblait pas refléter une prise de conscience immédiate de la gravité de la situation. Il s’est contenté de pointer les lacunes de la Commission électorale lors de la conférence de presse du 8 juin, expliquant qu’il avait d’abord pensé que le nombre de personnes n’ayant pas pu voter était faible et n’aurait pas d’incidence sur le résultat. Mais ce sont précisément ces propos qui font aujourd’hui l’objet d’une controverse.
Les voix critiques soulignent que la violation du droit de vote constitue un problème grave en soi, indépendamment de son impact sur le résultat, et se demandent si le président n’a pas, dès le départ, accordé une attention excessive au résultat. De plus, bien que la Commission électorale soit un organe indépendant en vertu de la Constitution, aux yeux du peuple, c’est le président qui est le responsable ultime du fonctionnement de l’État. Par conséquent, aux yeux d’une partie de l’opinion, le président doit expliquer quelle responsabilité il ressent, en tant que chef du gouvernement et dirigeant de l’État, face à ce qui s’est produit.
En réponse à ces critiques, le président a qualifié la situation de problème touchant à la démocratie et au droit de vote. Il a ordonné une enquête approfondie et une réforme du système, et a estimé que la manifestation elle-même constituait une contestation légitime. Tout en se démarquant des théories du complot sur la fraude électorale, il a reconnu que l’échec de la gestion des élections est en effet un problème très grave.
Bien qu’un consensus se soit en parti dégagé entre les citoyens et les autorités politiques et administratives au sujet de cette affaire, les efforts visant à rétablir la confiance dans les fondements de la démocratie, qui reposent sur le droit de vote des citoyens et l’équité des élections, se poursuivront jusqu’à ce qu’une vraie solution soit trouvée.
Par Jiyu Choi
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