Chronique indienne
Dasrath Manjhi, l’intouchable qui souleva une montagne
Vingt-deux années passées à creuser le rocher à main nue pour ouvrir une route, c’est le « monument » hors normes réalisé par un paysan du Bihar en mémoire de son épouse décédée. Le Taj Mahal du pauvre, en quelque sorte.
Un petit homme frêle au regard perçant, le visage sombre souligné par une grande barbiche blanche, quitte au lever du soleil sa modeste cahute pour marcher quelques kilomètres vers sa montagne. Habillé d’un simple doti blanc, pieds-nus, Dasrath Manjhi se rend ainsi tous les matins à sa colline de pierres. Cela fait vingt-deux ans que Dasrath creuse cette montagne, jour après jour, de l’aube au crépuscule, avec une obstination sans faille. Seul, avec l’aide d’un marteau et d’un burin. Dasrath a voulu construire une route qui raccourcisse la distance de Gelaur, un village reculé du Bihar, à Wazirganj, capitale du district le plus proche qui se trouvait, avant son travail de Sisyphe, à environ vingt kilomètres. Dasrath à lui tout seul a raccourci la distance de quinze kilomètres.
Même en Inde, on l’a pris au début pour un fou.
Ses voisins effarés pensaient que Manjhi avait perdu l’esprit et se moquaient bruyamment de lui. Mais les femmes du village, jeunes et vieilles, l’admiraient. Car elles savaient. Elles savaient que Manjhi construisait cette route non par dérangement, mais par la force du chagrin, par la dévotion immense qu’il vouait à sa femme défunte, Phaguni Devi. La colline de Gaya ne sera sans doute pas à l’avenir un très grand lieu d’attraction pour les touristes. Pourtant certains pensent en Inde que le monument de Manjhi à sa femme égale en sublime ce que l’empereur Shah Jahan fît pour son épouse bien-aimée Mumtaz Mahal. La colline trouée de Gaya, c’est le Taj Mahal du pauvre.
Quelques semaines après sa mort fin août 2007, Dasrath Manjhi a rejoint le panthéon des grandes âmes (mahatma) de l’Inde ; on l’appelle partout « Dasrath Baba ». Dans une société rurale encore largement gouvernée par le système des castes qu’est le Bihar – un des États les plus pauvres de l’Inde – ce titre de « Baba » était impensable pour un homme comme Dasrath, car réservé aux seuls brahmanes, la caste des prêtres. Dasrath Manjhi était un « musahar », une sous-caste d’intouchables, basse parmi les plus basses. Les musahars tiennent leur nom et leur mauvaise réputation d’une pratique étrange : leur métier d’origine était d’extirper de leurs trous les rats des champs après la moisson, afin de récupérer le grain que ces rongeurs très organisés stockent pour l’hiver. Quand la récolte était trop maigre, les musahars n’avaient d’autre choix que de manger les rats pour se mettre quelque chose sous la dent. Un métier bien immonde aux yeux des autres castes.
Fatalisme et résignation
Dasrath travaillait comme journalier dans les champs, pour un salaire de misère octroyé par des propriétaires terriens peu sensibles à la condition des masses paysannes. Un jour, dans les années 60, la femme de Dasrath, Phaguni tombe malade. Celui-ci décide de l’accompagner au plus vite à l’hôpital le plus proche. Il n’y a pas de route, ils s’empressent à pied mais Phaguni, épuisée par le trajet, meurt en chemin. S’il n’y avait pas eu cette montagne de pierres qui obligeait à un vaste détour, Dasrath et Phaguni auraient pu arriver à temps, peut-être aurait-elle survécu ?
Les villageois de Gelaur devaient en effet emprunter un chemin tortueux de vingt kilomètres pour rejoindre Wazirganj, la capitale du district. Tout ça à cause de cette satanée montagne qui bloquait le passage. Comme si les dieux avaient placé là cet obstacle pour bien ancrer fatalisme et résignation dans la mentalité des pauvres intouchables. Comme pour dissuader Dasrath et sa femme de nourrir toute espèce d’espoir. La réaction de Dasrath fut radicale et surprit les dieux et les hommes par sa simplicité. Il décida que le destin devait être altéré, que la montagne devrait laisser un passage. Pour accomplir son rêve, Dasrath, muni d’un marteau et d’un burin, travailla comme un forcené vingt-deux ans de sa vie. Plus de huit mille jours ! Lorsqu’il termine le chantier à la fin des années 80, la montagne cède finalement à l’intouchable : Wazirganj n’est plus qu’à six kilomètres de Gelaur, les villageois peuvent désormais se rendre à la capitale du district en une heure de marche tout au plus.
Tant qu’à faire, se disent alors les villageois ravis, il faut aller au bout de l’affaire. Ils conseillent à Dasrath de rencontrer le chief minister (Premier ministre élu de l’Etat du Bihar), à l’époque le fameux Laloo Prasad Yadav, un politicien retors, populiste flamboyant et ancien ministre des Chemins de fer de l’Inde. Il s’agit de lui demander la construction d’une route bitumée entre Gelaur et Waziganj. « Après tout, Laloo avait promis à ses électeurs du Bihar des routes aussi douces que les joues de Hema Malini », une fameuse actrice de Bollywood des années 60, rappelle Buhjaval Manjhi, un vieux paysan de Gelaur âgé de 73 ans. Mais bien souvent en Inde comme ailleurs, les promesses électorales se perdent dans les sables mouvants d’une bureaucratie inefficace, voire d’une corruption généralisée. Bref, rien ne se passe durant des années.
À la rencontre du chief minister
Dasrath lui-même ne s’en émeut pas trop. Il reste un homme effacé, modeste, qui ne fait rien pour sa promotion personnelle. Il ne s’émeut pas davantage quand un livre des records le cite en dépréciant les chiffres de son œuvre monumentale. Le vieil homme vit ses dernières années dans un temple près de la bordure entre Gaya et Nawada. Il reçoit un peu d’aide financière d’un trust (une fondation) associé au temple ; il est devenu, dit-on, plus ou moins un sadhu (un sage renonçant). Il a toujours sa petite maison à Gelaur, sa fille Longi Devi est veuve, son fils Bhagirath travaille comme journalier en dehors du Bihar. Comme quoi la condition de la famille Manjhi ne change guère.
Et voilà qu’un beau jour un Dasrath souffrant est accompagné par ses concitoyens à la rencontre du chief minister actuel – Nitish Kumar – afin de lui soumettre une nouvelle pétition, demandant à connecter sa route à celle qui relie Gaya à Nawada, qui passe à côté. La petite troupe se rend à Patna, capitale du Bihar, et tente d’obtenir une audition au « janata durbar », l’audience donnée au peuple par le chief minister. Evidemment, les bureaucrates de service refusent l’accès à ces gueux venus de nulle part. Mais Dasrath persiste. Il se rend à la résidence privée de Nitish Kumar. On lui demande d’attendre car le ministre est encore en durbar.
Dasrath est finalement reçu par Nitish en personne, qui, fin politique, comprend tout de suite le parti qu’il peut tirer de ce personnage étonnant. Il demande à Manjhi de l’accompagner en salle de presse où les journalistes l’attendent pour une conférence. Alors vient la grande surprise. Le chief minister offre publiquement à Manjhi de prendre son siège : « c’est le moins que je puisse faire pour honorer votre ténacité sans égale ». Il accepte aussitôt la pétition de Manjhi et ajoute: « la pierre de fondation de cette route devrait être posée par vous, non par moi ou tout autre politicien. Car vous êtes une source d’inspiration pour nous tous. » Très ému, un peu gêné, Manjhi répond : « Je suis très honoré, plein d’humilité. » Nitish Kumar appelle aussitôt les fonctionnaires du district et leur donne les instructions nécessaires pour un démarrage immédiat des travaux. Il ordonne en outre qu’un hôpital soit construit à Gelaur même, auquel on donnera le nom de Dasrath Manjhi. Se tournant à nouveau vers Manjhi, il conclut : « j’assisterai bien sûr à la cérémonie d’inauguration, mais comme simple témoin. » Ce jour-là, l’image du premier ministre Nitish Kumar monte au firmament de l’opinion publique du Bihar !
Funérailles nationales
Malheureusement, Dasrath n’aura pas le temps de voir ni la route nouvelle ni la clinique de Gelaur qui seront bien construites par les autorités du Bihar. Déjà fort malade, il est admis sur instructions du ministre Kumar au All India Institute of Medical Sciences à Delhi, un des hôpitaux les plus avancés du pays, où il meurt quelques semaines plus tard, loin des siens et de sa colline.
C’est ainsi que Dasrath, qui vécut toute sa vie dans l’obscurité d’une pauvreté extrême, a droit à des funérailles nationales. Sa dépouille est ramenée à Gaya en convoi ministériel, enveloppée dans le drapeau Indien. Il reçoit les honneurs de la garde nationale, devant le chief minister et les autorités locales présentes en masse. Les restes de Dasrath ne sont pas brûlés en crémation, mais enterrés conformément aux rites de la tradition Kabir Panthi. Dans son discours d’adieu, le chief minister Kumar rend hommage à « la persévérance et à l’engagement » de Manjhi, « grande âme » et source d’inspiration pour tous les Indiens. Dans les campagnes du Bihar, on préfère parler de « Dasrath Baba, l’homme qui souleva une montagne ».
Par François-Xavier Croisy
A voir
Un film a été réalisé en Inde fin 2015 sur cette histoire : Manjhi, the Mountain Man.
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