Culture
Note de lecture

Itihasa, un grand roman qui dissèque la perte par l’Inde de ses racines culturelles

Le sanskrit est la langue des textes sacrés et des grandes épopées de l’hindouisme. Source: By Ms Sarah Welch - Own work, CC BY-SA 4.0.
Le sanskrit est la langue des textes sacrés et des grandes épopées de l’hindouisme. Source: By Ms Sarah Welch - Own work, CC BY-SA 4.0.
Entre nostalgie de la culture sanskrite disparue, ralliement à la culture anglo-saxonne et fantasmes de renaissance culturelle des nationalistes hindous, l’écrivain Aatish Taseer brosse un tableau sans complaisance des élites indiennes.
C’est presque un genre littéraire à lui tout seul : le « grand roman indien » couvre l’histoire récente du pays sur plusieurs dizaines d’années, avec de multiples personnages et offre une vision globale de la société indienne et de son évolution depuis l’Indépendance. Ce registre a fourni un certain nombre des chefs d’œuvre, depuis Les enfants de minuit de Salman Rushdie jusqu’à L’équilibre du monde de Rohinton Mistry en passant par des livres de premier ordre comme Un garçon convenable de Vikram Seth ou Le grand roman indien (justement) de Shashi Tharoor.
Itihasa s’inscrit dans cette tradition tout en resserrant un peu son propos. Là où les autres « grands romans indiens » mettent en scène de très nombreux intervenants appartenant aux couches multiples de la société indienne, les personnages du roman d’Aatish Taseer appartiennent exclusivement à l’élite de l’élite du pays. Alors que les autres traitent généralement de sujets variés, historiques, politiques, sociaux, Itihasa ne les aborde que pour répondre à une question unique : l’Inde d’aujourd’hui a-t-elle encore une identité, une culture propre ?
Conçu comme une sorte de saga familiale, le roman déploie de nombreux personnages sur trois générations. Des personnages qui se trouvent confrontés à plusieurs épisodes cruciaux de l’histoire indienne récente : la proclamation de l’état d’urgence par Indira Gandhi en 1975, l’assassinat de celle-ci en 1984 par ses gardes du corps sikhs et les massacres de sikhs qui en résultent, la destruction de la mosquée d’Ayodhya en 1992 par des militants hindous.

Le sanskrit, personnage principal

Parmi les multiples personnages dont les histoires s’entrecroisent au fil de ces décennies, se détache Toby, authentique maharadja, qui se consacre intégralement à l’étude du sanskrit et finit par quitter l’Inde pour vivre en Europe, abandonnant le palais délabré de sa principauté de l’Uttar Pradesh. Son épouse Uma joue un rôle central, faisant le trait d’union entre Toby, son premier mari dont elle divorce, et Maniraja, son second mari, antithèse parfaite du premier. On y reviendra. Il y a aussi Skanda, fils de Toby et Uma, lui aussi spécialiste du sanskrit et qui vit à New York. C’est le décès de son père, à Genève, qui l’amène à revenir en Inde après des années d’exil pour superviser les obsèques du maharadja décédé et disperser ses cendres – ce qu’il mettra un an à faire, une année passée à se plonger dans l’histoire de sa famille, et le lecteur avec lui.
Au-delà de ces personnages longuement développés, il n’est pas abusif de considérer que le véritable « personnage principal » du roman est en fait… le sanskrit. Cette langue très ancienne, apparue de nombreux siècles avant Jésus-Christ, est celle des textes sacrés de l’hindouisme et de ses grandes épopées, le Mahabharata et le Ramayana (le mot Itihasa désigne d’ailleurs ces deux épopées). Ayant irrigué toute la culture de l’Inde classique et contribué à la naissance d’une bonne partie des nombreuses langues pratiquées aujourd’hui dans le pays, le sanskrit n’est plus, depuis longtemps, qu’une affaire de spécialistes. Les brahmanes, prêtres de l’hindouisme, qui sont censés l’utiliser, ne le maîtrisent en fait que rarement.
Si les personnages du roman appartiennent tous aux catégories sociales les plus privilégiées, c’est que les classes populaires ne risquent guère de se sentir concernées par les débats entourant le sanskrit. Mais ces débats n’en sont pas moins importants : ils touchent au cœur de l’identité indienne. Toby et son entourage évoluent dans une société acculturée. Dans ces décennies qui suivent l’Indépendance de 1947, l’Inde vit encore dans l’ombre de la colonisation. Les élites sont intégralement éduquées en anglais, font leurs études supérieures en Grande-Bretagne, etc. Dans le milieu de Toby, non seulement on lance couramment des tirades de Shakespeare dans la conversation, mais on cite aussi sans hésiter Proust ou les romanciers russes. Au sein de ces élites, seule une infime minorité s’intéresse réellement aux racines de la culture indienne et à la maîtrise du sanskrit. Constamment émerveillé par les beautés de cette langue, Toby lui voue un culte qu’il fait partager à son fils et, dans la mesure du possible, à son entourage.

« Air saturé de chauvinisme »

Mais si chez la plupart des Indiens la question du sanskrit suscite une indifférence totale, Toby et ses amis sont confrontés à un autre problème : l’excès d’enthousiasme, pour de mauvaises raisons, ressenti pour cette langue ancienne dans les milieux nationalistes. Profondément ignorants, les chantres de l’Inde éternelle se font une idée totalement fausse de la culture ancienne de leur propre pays. C’est le cas de Maniraja, le second mari d’Uma. Appartenant à la caste des banias, les commerçants, homme d’affaires devenu richissime, il voue une haine sans limite aux musulmans qu’il accuse d’avoir détruit la culture indienne authentique. Enthousiasmé par la destruction de la mosquée d’Ayodhya, il rêve de « rendre » au peuple la langue qu’il parlait autrefois, avant d’en être dépouillé par les envahisseurs. Tu te trompes complètement, lui explique-t-on alors, le sanskrit était « une langue de l’élite de l’élite, » « les paysans de l’Uttar Pradesh ne le parlaient pas – pas aujourd’hui et pas avant. Ils ne le parlaient pas davantage que toi. »
Cet affrontement très politique entre deux conceptions de la langue et de la culture donne à Aatish Taseer l’occasion de brosser un portrait au vitriol des élites impliquées. La classe supérieure des années 1970 et 1980 vit dans ses privilèges, « ne désirant rien d’autre que demeurer à part, des étrangers dans leur propre pays, » affirme-t-il. Leur attachement proclamé à l’Inde n’était rien d’autre que de l’affectation : « ils parlaient de l’Inde avec enthousiasme mais rêvaient de l’Occident (…) ils évoquaient l’Inde éternelle mais leurs cœurs étaient ceux de matérialistes voraces, qui n’attendaient de la vie qu’une machine à laver japonaise ou un grille-pain allemand. » « Ce qui les rendait vraiment indiens – leur aveuglement face à la crasse ou la pauvreté, leur acceptation facile de la cruauté – ils le dissimulaient parfaitement. »
Les choses ne se sont pas arrangées avec le temps. Les nouveaux riches d’aujourd’hui désirent « l’apogée de la modernité : les galeries commerciales, les voitures, les enfants grassouillets se gavant chez McDonald’s et KFC (…) ils ne veulent pas de renaissance (intellectuelle) : ils veulent l’Occident sur lequel ils vont grever quelques petits symboles de leur culture, comme pour se donner l’illusion de ne pas l’avoir perdue. Un petit centre commercial de luxe Indrapratasha par-ci, un Maharadja Mac par-là, des figurines de Ram et Laxman fabriquées par Mattel ». Quand leur projet politique se concrétisera – projet dans lequel on reconnaît sans peine celui du BJP de Narendra Modi, même s’il n’est jamais cité – alors « l’air sera saturé de chauvinisme » mais « personne ne sera davantage capable de décliner les noms sanskrits et l’étude des choses indiennes tombera tranquillement – comme tant de choses avant elle – aux mains des chercheurs d’Europe et des États-Unis. »

Intellectuels pathétiques

Le camp adverse, celui des vrais connaisseurs du sanskrit et de la culture ancienne de l’Inde, est évidemment mieux traité, ayant les sympathies de l’auteur. Mais le portrait de ces intellectuels qui vivent dans le culte de la langue mère de l’Inde tout en ne parlant qu’anglais entre eux et en ayant choisi de s’exiler en Grande-Bretagne et aux États-Unis reste quelque peu pathétique.
Ces questionnements de fond sur l’identité indienne sont habilement imbriqués dans l’histoire personnelle des différents personnages. Cette haute société éduquée, libérale prend de plein fouet les événements tragiques qui servent de toile de fond au récit : la proclamation de l’état d’urgence par Indira Gandhi est vécue comme une trahison des idéaux démocratiques auxquels ils croient profondément. Les massacres des sikhs qui suivent l’assassinat d’Indira les touchent directement, une partie de la famille appartenant à cette religion. Quant à la destruction d’Ayodhya, cette élite y voit la fin des rêves de laïcité et de tolérance qui prévalaient après l’Indépendance.
Au fil de conversations érudites, le lecteur apprend énormément de choses sur les caractéristiques du sanskrit : une langue dans laquelle existent « une voix ni active ni passive », un « nombre duel », des formations de « verbes aoristes », un « cas locatif absolu », un « ablatif absolu »… Il en va de même pour son influence sur les langues du monde entier. L’étude des ramifications étymologiques entre langues est en effet un hobby de Toby et de son fils, qui jonglent avec les rapprochements entre mots de multiples langues.
Ces développements extrêmement pointus peuvent sembler intimidants et force est de reconnaître que certaines discussions entre les personnages du roman ne sont pas d’une lecture facile. Mais il serait dommage de se laisser rebuter par la composante très intellectuelle de Itihasa. Le roman s’incarne aussi en chair et en os dans des personnages fouillés, tandis que le contexte politique des dernières décennies est puissamment évoqué. Et le questionnement sur l’identité indienne et la perte, ou non, de ses racines culturelles les plus profondes est évidemment fondamental – même si la réponse apportée par Aatish Taseer est un peu désespérante.
Par Patrick de Jacquelot

À Lire

Itihasa
Aatish Taseer
Traduction de Claire Blanchaud
536 pages
Éditions Banyan
24 euros

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.