Culture
L'Asie dessinée

BD : suites et fins

Image extraite de Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, tome 3, Delcourt (crédit Delcourt).
Image extraite de Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, tome 3, Delcourt (crédit Delcourt).
Pas de grandes nouveautés ces dernières semaines dans le domaine de l’Asie dessinée, mais plusieurs suites et parfois fins de séries de grande qualité qui nous emmènent en Inde et au Japon.
Retrouvez ici tous les articles de notre série « L’Asie dessinée »
* Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, tome 3, scénario Simona Mogavino et Arnaud Delalande, dessin Carlos Gomez, 64 pages, Delcourt, 16,50 euros
Avec ce troisième volume* s’achève la série Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, dont L’Asie dessinée avait déjà chroniqué le tome 1 et le tome 2. Chassée du pouvoir par les Anglais qui ont annexé son royaume à la mort de son mari, la reine Lakshmi Bai rêve de prendre sa revanche sur la pouvoir colonial. C’est alors, en 1857, qu’éclate la révolte des cipayes, cette mutinerie à grande échelle des soldats indiens au service de la Compagnie des Indes. Appelé « The Rising » en Inde, ce soulèvement y est considéré comme la première guerre d’indépendance du pays vis-à-vis de l’Angleterre, plusieurs dizaines d’années avant l’apparition du mouvement lancé par Gandhi. D’une extrême violence, avec des massacres de résidents britanniques, femmes et enfants compris, il ébranle le pouvoir des Anglais qui le répriment sauvagement.
Couverture de Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, tome 3, Delcourt (crédit Delcourt).
Couverture de Rani Lakshmi Bai, la séditieuse, tome 3, Delcourt (crédit Delcourt).
La bande dessinée retrace le rôle éminent joué par Lakshmi Bai dans ces événements. Alors que certains souverains indiens choisissent de soutenir les Anglais ou de conserver une prudente neutralité, Lakshmi rejoint ceux qui mènent la révolte, dont elle devient une figure de proue. Participant elle-même aux combats à la tête de ses troupes, la reine acquiert une stature exceptionnelle : elle devient « l’héroïne de l’indépendance et le flambeau de la révolution, » comme le déclare dans la BD un autre souverain indien. Mais les Anglais reprennent petit à petit le dessus, la rébellion est écrasée et la reine est tuée. Accédant ainsi au statut de mythe : Rani Lakshmi Bai est vénérée aujourd’hui encore en Inde en tant que « femme, reine, idée, symbole, » conclut l’album.
Traitée sur le mode du grand récit d’aventure, la saga est évidemment romancée. L’amour impossible entre la reine et un officier anglais, par exemple, relève de la fiction. Mais le contexte historique est parfaitement rendu et les grandes lignes des événements sont respectées. Les auteurs réussissent à ne pas perdre le lecteur dans le foisonnement des événements et des rivalités d’intérêts entre les multiples clans qui structurent la société indienne. Le dessin est spectaculaire dans les nombreuses scènes de bataille, les fastes des cours royales et le rendu des grandes forteresses de l’époque (même si les expressions des visages ne sont pas toujours aussi réussies). Une belle manière de s’initier à un épisode clé de l’histoire de l’Inde qui résonne encore aujourd’hui.
Couverture de Les guerres invisibles, Casterman (crédit Casterman).
Couverture de Les guerres invisibles, Casterman (crédit Casterman).
* Les guerres invisibles, tome 2, scénario et dessin Marina Lisa Komiya, 336 pages, Casterman, 18 euros
Après la parution du tome 1 au printemps dernier, le beau récit des Guerres invisibles s’achève avec le tome 2*. On y retrouve les quatre personnages que l’on avait rencontrés à Tokyo dans le premier volume, tous installés désormais aux États-Unis. Élégant clin d’œil : le tome 1 « japonais » était imprimé comme un manga, c’est-à-dire se lisant de droite à gauche, le tome 2 « américain » est imprimé comme un livre occidental et se lit de gauche à droite.
Pour les quatre « héros » de cette histoire, l’installation en Amérique ne va pas de soi. Les deux Japonaises ont du mal à s’adapter à un pays fondamentalement étranger : elles sont rongées par la nostalgie du pays natal, en dépit des épreuves qu’elles y ont subi. Arthur, le jeune Américain d’origine japonaise, se débat toujours avec sa double identité. Lui et son épouse Haru vivent au sein de la communauté d’origine japonaise qui reste en marge de la société américaine. Scott, Yori et le fils de celle-ci vivent au contraire dans une campagne isolée du sud des États-Unis où la jeune femme et le garçon sont trop « différents » pour être acceptés. Il leur faudra s’installer dans une grande ville, Chicago, pour qu’ils parviennent à se fondre dans la population. Ce n’est que des dizaines d’années plus tard que les deux femmes, amoureuses l’une de l’autre dans leur jeunesse, entreprennent de se retrouver. Ayant réussi envers et contre tout à faire leurs vies séparément, l’heure arrive enfin pour elles de bâtir quelque chose ensemble.
Une belle histoire sur les difficultés qu’il y a à vivre quand on est différent, que ce soit par sa race, son pays ou son orientation sexuelle, le tout traité avec beaucoup de sensibilité, bien loin des clichés et des caricatures.
Couverture de Gen aux pieds nus, tome 3, Le Tripode (crédit Le Tripode).
Couverture de Gen aux pieds nus, tome 3, Le Tripode (crédit Le Tripode).
* Gen aux pieds nus, tome 3, scénario et dessin Keiji Nakazawa, 
264 pages, Le Tripode, 13,90 euros
En octobre dernier, L’Asie dessinée s’est longuement étendue sur les deux premiers tomes d’un exceptionnel manga : Gen aux pieds nus ou Gen d’Hiroshima, chronique quasi biographique du bombardement atomique subi par la ville japonaise en 1945. Le troisième* des dix volumes que comporte la série complète vient de paraître. On y retrouve le petit Gen, sa mère et le bébé qui vient de naître se battant pour survivre dans le chaos qui s’est installé. Nous sommes désormais cinq jours après la bombe. Ce qui reste de la petite famille se heurte au manque total de solidarité de la population des environs d’Hiroshima que la bombe a épargnée : pas question de loger des réfugiés qui n’ont pas d’argent pour payer un loyer ni de leur donner du travail. Gen en est réduit à accepter une tâche dont personne ne veut : s’occuper d’un homme durement affecté par les radiations qui tombe littéralement en morceaux. Et pour ne rien arranger, Gen et sa mère, malgré leur dénuement, recueillent un petit garçon abandonné parce qu’il ressemble au jeune frère de Gen mort pendant le bombardement… Une lecture toujours aussi dure et éclairante sur un désastre qui a marqué l’histoire.
Et aussi…
Couverture de Manga, tout un art ! Glénat (crédit Glénat).
Couverture de Manga, tout un art ! Glénat (crédit Glénat).
* Manga, tout un art ! Catalogue de l’exposition, 208 pages, Glénat, 40 euros
En accompagnement de la grande exposition Manga tout un art ! qui se tient au musée Guimet jusqu’au 9 mars est paru un catalogue sous le titre Manga tout un art ! De la tradition japonaise à la pop culture*. Ce fort volume offre de nombreux articles – pas loin d’une quarantaine dont certains très courts – abordant toutes les facettes de l’exposition. On y trouve plusieurs textes sur les livres illustrés qui existaient dans la tradition japonaise avant le XXe siècle et qui préfigurent dans une certaine mesure les mangas proprement dits. L’influence de la bande dessinée et des journaux de caricatures occidentaux est retracée, ainsi que l’apparition des premiers magazines japonais spécialisés. Des articles sont consacrés aux mangakas (auteurs de mangas) vedettes comme Tezuka Osamu dit « le dieu du manga, » auteur entre bien d’autres choses de la série Astro Boy.
Les séries les plus connues comme Goldorak, One Piece ou Dragon Ball sont bien sûr traitées. Au fil des articles, les caractéristiques « industrielles » du manga sont largement abordées, de même que sa dimension multi-support avec l’imbrication entre les bandes dessinées, les dessins animés, les jeux vidéo, le merchandising et même la mode… Généralement clairs et concis, les articles regorgent d’informations. Le volume bénéficie également de nombreuses illustrations. On y admirera en particulier les images anciennes « pré-mangas, » moins connues que celles des volumes qui envahissent désormais les rayons de nos librairies.
Ce catalogue constitue donc un ouvrage de référence plein d’enseignements pour qui veut mieux connaître un domaine de première importance dans la culture populaire d’aujourd’hui. On peut seulement regretter que, à l’image de l’exposition elle-même, il n’y soit guère fait mention des mangas pour adultes qui sortent de nos jours et traitent de sujets sociaux, politiques ou historiques des plus intéressants, un peu comme les romans graphiques dans la bande dessinée occidentale. Les mangas, en fait, dont L’Asie dessinée se fait régulièrement l’écho. Tout un domaine passionnant dont le lecteur du catalogue n’entend pas plus parler que le visiteur de l’exposition.
Par Patrick de Jacquelot

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.