Histoire
Analyse

La bataille de Surabaya

Soldats indonésiens durant le cessez le feu après la bataille de Surabaya.
Soldats indonésiens durant le cessez le feu après la bataille de Surabaya.
En Indonésie, le 10 novembre est célébré chaque année comme le Hari Pahlawan, la « Journée des Héros ». Cette année était la 80e célébration d’un affrontement entre l’armée de la jeune République d’Indonésie, à laquelle s’étaient joints des groupes de jeunes armés et des troupes britanniques. Leur mission était de désarmer les troupes japonaises qui occupaient l’Indonésie depuis avril 1942 ainsi que de délivrer et évacuer les prisonniers de guerre. La bataille eut lieu en octobre et novembre 1945 à Surabaya, deuxième ville d’Indonésie, située dans l’est de l’île de Java.
Le 17 août 1945 Soekarno et Hatta, qui seront ensuite nommés respectivement président et vice-président, avaient proclamé l’indépendance de l’Indonésie. Le Japon avait capitulé le 15 août, marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le général Douglas MacArthur, commandant de la South West Pacific Area créée en 1942 pour la zone où les troupes américaines et australiennes affrontaient les Japonais, avait transféré la responsabilité sur ce qui était encore les Indes néerlandaises au South East Asia Command. Cette organisation devait prendre en charge les opérations des Alliés en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les Pays-Bas étaient en effet membres des deux organisations. Mais la reddition sans condition du gouvernement des Indes néerlandaises et de son armée aux Japonais en 1942 après moins de deux mois de combat – cela sans consulter leurs alliés – avait bouleversé l’ordre des choses. Les Japonais promettaient l’indépendance aux Indonésiens et avaient été accueillis comme des libérateurs.
Dans cette perspective, Soekarno et Hatta avaient accepté de coopérer avec l’occupant, alors que le troisième dirigeant du mouvement national, Sjahrir, avait décidé de prendre la tête d’un mouvement de résistance souterrain. La reddition néerlandaise avait délégitimé le pouvoir colonial. Les autorités d’occupation autorisent la création d’un groupe d’études pour préparer l’indépendance. Lorsque les Indonésiens se rendent compte que les Japonais sont en train de perdre la guerre, certains commencent à s’organiser pour arracher l’indépendance dans le sillage d’une défaite japonaise.

La résistance des nationalistes indonésiens contre l’occupation japonaise

En avril 1945, les autorités d’occupation créent le Dokuritsu Junbi Chōsakai (独立準備調査会), en indonésien Badan Penyelidik Usaha Persiapan Kemerdekaan IndonesiaOrganisation pour l’investigation sur les efforts de préparation de l’indépendance de l’Indonésie. ») Les Japonais espéraient ainsi obtenir le soutien des Indonésiens à l’empire du Japon. Mais le 16 août, soit le lendemain de la capitulation du Japon, de jeunes nationalistes, craignant que l’indépendance ne soit considérée par les Alliés vainqueurs comme une initiative des Japonais vaincus, enlèvent Soekarno et Hatta. Le matin suivant, ces derniers lisent à la radio le texte de la proclamation de l’indépendance.
Avec la capitulation, les troupes d’occupation japonaises en Indonésie avaient reçu ordre de se replier dans des cantonnements hors des villes pour éviter toute confrontation avec les Indonésiens, ce qui n’empêche pas des combats d’avoir lieu. Comme l’écrit l’historien britannique David Jordan, les Néerlandais n’avaient plus les moyens de rétablir leur contrôle sur ce qu’ils considéraient être toujours leur colonie. Revenait donc aux Britanniques le rôle de prendre le contrôle de l’Indonésie, de désarmer les troupes japonaises et de maintenir l’ordre jusqu’au retour des Néerlandais.
* La British Indian Army, ou plus simplement Indian Army, était une organisation distincte de l’armée britannique. Ses soldats étaient des Indiens volontaires. Ses officiers étaient britanniques.
Les Britanniques avaient parachuté des éclaireurs pour repérer les camps de détention des troupes alliées et des civils néerlandais. Le 1er octobre 1945, le commandant du corps expéditionnaire britannique, le général Philip Christison, ainsi que la 23e division de la British Indian Army* commandée par le major-général Douglas Hawthorn, débarquent à Jakarta (le nom de l’ancienne capitale Batavia, renommée ainsi durant l’occupation japonaise). Christison constate que les Indonésiens avaient pris le contrôle notamment des services publics. Il décide de coopérer avec le jeune gouvernement indonésien.

Confrontation sanglante entre les troupes britanniques et l’armée indonésienne

Le 25 octobre, une des unités de la 23e division, la 49e brigade, forte de six mille hommes et commandée par le brigadier-général A.W. S. Mallaby, débarque à Surabaya. L’opinion indonésienne locale est persuadée que les troupes britanniques ont également pour mission d’aider les Pays-Bas à rétablir leur contrôle sur leur ancienne colonie. Une réunion a lieu entre les Britanniques et les autorités de Surabaya. Celles-ci acceptent de coopérer pour l’évacuation des détenus de même que des Japonais. De leur côté les Britanniques acceptent que les 20 000 hommes de la toute jeune armée indonésienne présents à Surabaya gardent leurs armes et soient chargés du désarmement des groupes armés.
Mais le lendemain Hawthorn, qui n’est pas au courant de l’accord, ordonne un lâcher de tracts sur Surabaya annonçant qu’une administration militaire britannique se substituerait au gouvernement indonésien et ordonnant aux Indonésiens de rendre leurs armes. Les soldats indonésiens, assistés de quelque 120 000 membres de groupes armés, attaquent aussitôt les positions britanniques de Surabaya. Un convoi de quelque 200 civils libérés accompagnés d’une petite escorte est intercepté et ses membres massacrés et mutilés par des éléments incontrôlés. Le 30 octobre Soekarno, Hatta et leur ministre de la Défense arrivent à Surabaya mais sont interceptés par les combattants indonésiens. Mallaby parvient néanmoins à les rencontrer. Un cessez-le-feu est convenu.
Mais aussitôt les dirigeants indonésiens repartis pour Jakarta, les affrontements reprennent. Les Indonésiens demandent la reddition de soldats de la 49e brigade encerclés dans un immeuble. Mallaby tente de négocier mais est tué dans sa voiture par des membres de groupes armés. Christison, en sa qualité de commandant du corps expéditionnaire britannique, fait savoir aux Indonésiens que si les attaques contre ses forces se poursuivent, en violation du cessez-le-feu, et si les responsables du meurtre de Mallaby ne se rendent pas, il « déploiera toute la puissance de ses forces terrestres, maritimes et aériennes sur Surabaya. »
Pour les Britanniques, il était exclu de laisser ce meurtre impuni. Il fallait en outre procéder à l’évacuation de quelque 3 000 détenus. Devant la complexité de la situation, l’amiral Mountbatten, commandant du South East Asia Command dont dépendent les troupes britanniques débarquées en Indonésie, recommande l’élimination de l’armée indonésienne à Surabaya.
Le 3 novembre, la 5e division de l’Indian Army, envoyée en renfort, débarque à Surabaya. Son commandant, le major-général Robert Mansergh, rencontre les autorités locales le 7. Il leur remet un ultimatum exigeant notamment la libération des otages et détenus alliés avec la coopération des forces indonésiennes en uniforme, qui peuvent garder leurs armes. Les opérations d’évacuation commencent le 10 novembre sans rencontrer d’opposition. Mais le lendemain, devant la résistance des Indonésiens, les Britanniques décident le bombardement de Surabaya par l’artillerie, des navires de guerre et des avions. Les Indonésiens ne cèdent pas. Toutefois, la supériorité de feu des Britanniques leur permet de progressivement prendre le contrôle de la ville, finalement occupée le 28 novembre malgré la résistance des soldats indonésiens.

Le chemin vers l’indépendance

Citant diverses sources, Jordan parle de 7 000 à 15 000 morts. Toutefois selon lui, les Britanniques n’ont pas fait un usage excessif de la force. Ils avaient en effet devant eux des combattants qui avaient reçu un entraînement lors de l’occupation japonaise, équipés de fusils-mitrailleurs, de canons et de chars pris aux Japonais et formaient le noyau d’une future armée professionnelle. En outre, de nombreux civils indonésiens, scandalisés par les tracts du 27 octobre qui annonçaient que les Britanniques remplaceraient leur gouvernement, étaient eux aussi prêts à se battre contre ce qu’ils percevaient comme un retour à l’ordre colonial.
La bataille de Surabaya avait été déclenchée par une incompréhension de la nouvelle situation politique par le commandement britannique. Militairement défaite, la jeune république d’Indonésie avait néanmoins démontré au monde la puissance du soutien populaire et la détermination des Indonésiens à défendre leur indépendance. En négociant avec Soekarno et Hatta, les Britanniques avaient de facto reconnu le gouvernement indonésien. Ils comprennent finalement que toute tentative de retour à l’ordre colonial rencontrerait une farouche résistance de la part des Indonésiens. Ils en prennent acte et décident de ne plus prendre partie dans la confrontation qui s’annonce entre la République d’Indonésie et l’ancienne puissance coloniale. Ils feront pression sur les Néerlandais pour qu’ils négocient avec ceux qui se désignent désormais eux-mêmes par le terme de « Républicains. »
Selon Jordan, une autre conséquence de la bataille de Surabaya est que le gouvernement indonésien prend conscience de la nécessité de dissoudre les groupes armés, non seulement parce qu’ils se sont montrés incontrôlables mais aussi parce qu’ils ont commis des exactions en tuant ou mutilant leurs prisonniers, y compris les civils, pour terroriser leurs ennemis. Par ailleurs, Sjahrir est nommé premier ministre le 14 novembre, son passé de dirigeant de la résistance aux Japonais faisant de lui un interlocuteur acceptable par les Alliés.
Début 1946 arrivent les premiers soldats néerlandais envoyés des Pays-Bas. Les troupes britanniques quittent l’Indonésie en novembre 1946. Elles laissent un souvenir plutôt positif aux Indonésiens. Jordan cite ainsi Sjahrir : « Nous avons appris à vous apprécier et à vous admirer […] votre politesse, votre gentillesse et votre dignité empreinte de retenue. » Du côté britannique un officier, Andrew Gilchrist, qui faisait partie des éclaireurs parachutés pour repérage avant le débarquement à Java, affirme : « Je pourrais ajouter qu’avec un bataillon indonésien digne de ce nom sous mes ordres, je serais pour ma part prêt à affronter deux bataillons de n’importe quelle autre armée d’Asie du Sud-Est. »
Les Néerlandais, eux, ne tireront aucune leçon de cette bataille. Persuadés de leur bon droit, qu’ils légitiment en qualifiant le gouvernement indonésien de « collaborateur, » ce qui n’était vrai que pour Soekarno et Hatta, alors que Sjahrir avait dirigé un mouvement de résistance, ils enverront des Pays-Bas un corps expéditionnaire de 150 000 volontaires et lanceront deux attaques contre les Indonésiens, en 1947 et en 1948-1949. Cette politique finira par indigner la communauté internationale et exaspérer les États-Unis, qui les forceront à négocier avec les Indonésiens.
Le 27 décembre 1949, au terme d’une conférence tenue à La Haye, le royaume des Pays-Bas transfère aux Indonésiens la souveraineté sur leur ancienne colonie.
Par Anda Djoehana Wiradikarta

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A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.