Politique
Analyse

Une brève histoire de l’armée indonésienne

La répétition des troupes indonésiennes avant le défilé du 14 juillet.
La répétition des troupes indonésiennes avant le défilé du 14 juillet.

Deuxième partie

L’Indonésie était l’invitée d’honneur au défilé du 14 Juillet de cette année. Le président Emmanuel Macron avait officiellement invité son homologue Prabowo Subianto lors de sa visite officielle en Indonésie du 27 au 29 mai 2025. Il avait également invité l’armée indonésienne à participer au défilé. C’est ainsi que les cadets de l’école militaire indonésienne et des soldats des trois armes (terre, mer et air) ont, pour la toute première fois, défilé sur les Champs Elysées. L’occasion nous est offerte d’un bref retour sur l’histoire de l’armée indonésienne. Voici la deuxième partie d’un article dont la première partie avait été diffusée le 18 juillet dernier.
* Thomas E. Sidwell, « The Indonesian Military: Dwi Fungsi and Territorial Operations », Foreign Military Studies Office, Fort Leavenworth (1995)
Cette armée n’a que 80 ans, comme le pays, mais a agi de façons différentes au cours de sa jeune histoire. En mars 1966, Soeharto se fait remettre les pleins pouvoirs par Soekarno. Il entreprend un travail de construction d’hégémonie idéologique et politique. C’est l’Orde Baru, l’ « Ordre nouveau, » censé remplacé l’Orde Lama, l’ « Ordre ancien » de Soekarno. Celui-ci donne un rôle central à l’armée de terre dont il est issu, et marginalise l’armée de l’air et la marine, plutôt soekarnistes. L’armée de terre estime que partager le pouvoir avec les civils est une erreur. Elle instaure un système politique qui lui permet de diriger le développement du pays tout en assurant sa mission première, la défense*. Cette doctrine est baptisée dwi fungsi, les « deux fonctions » de l’armée.
Au nom de la dwi fungsi, Soeharto militarise l’administration en mettant des officiers de l’armée de terre à la tête des provinces et des kabupaten, et en doublant l’administration du territoire avec une organisation territoriale parallèle de l’armée de terre, de la province jusqu’au village. Chaque village se voit ainsi imposer un bintara pembina desa ou babinsa, « sous-officier du développement villageois. » Sous Soeharto, l’armée de terre est un instrument de contrôle et de répression. Elle intervient notamment dans trois régions : en Nouvelle-Guinée occidentale, à Timor oriental et dans la province d’Aceh dans le nord de Sumatra.
Nous avons vu que le cas de la Nouvelle-Guinée occidentale, qui n’avait pas fait partie du transfert de souveraineté de 1949, devait être discuté en 1950. En fait, durant les années 1950, les Néerlandais, qui continuent d’administrer le territoire, promettent l’indépendance à ses habitants. L’Indonésie porte la question devant les Nations unies, déclarant que la Nouvelle-Guinée occidentale lui revient de droit et doit être débarrassée de la domination coloniale néerlandaise. Devant la fin de non-recevoir des Pays-Bas, Soekarno met en place un dispositif militaire pour envahir le territoire. Les Américains, qui voient d’un mauvais œil les sympathies de gauche de Soekarno, entendent contenir l’influence de l’Union soviétique. Ils font pression sur les Néerlandais pour qu’ils négocient avec les Indonésiens. Un accord est finalement signé sous les auspices des Nations unies en 1962, qui prévoit le transfert de l’administration de la Nouvelle-Guinée occidentale des Pays-Bas aux Nations Unies, puis à l’Indonésie en 1963.
Après le transfert, la première mesure de l’Indonésie consiste à supprimer les institutions démocratiques, considérées comme des créations « coloniales. » Les partis sont interdits, ainsi que toute activité politique tandis que les forces de sécurité sont chargées d’éliminer toute opposition. Une résistance armée apparaît et prend le nom d’Organisasi Papua Merdeka (en indonésien, « organisation pour une Papua indépendante. »
Sous Soeharto, l’armée et la police indonésiennes sont responsables de violences et de tueries à grande échelle en Nouvelle-Guinée occidentale, comme notamment le massacre par bombardement aérien de milliers de civils dans le kabupaten de Jayawijaya en 1977, l’utilisation de napalm et d’armes chimiques contre des villageois en 1981 et le meurtre de trente-deux personnes à Wamena en octobre 2000. Elles sont également responsables de nombreux assassinats.
En 1976 en Aceh, Hasan di Tiro, un ancien partisan du Darul Islam revenu d’un exil aux Etats-Unis, fonde le Gerakan Aceh Merdeka, « mouvement pour un Aceh libre, GAM » et déclare l’indépendance d’Aceh. C’est le début d’une guerre qui ne dit pas son nom. De 1990 à 1998, Aceh est officieusement désignée par l’expression Daerah Operasi Militer « région d’opérations militaires, » bien qu’officiellement l’armée indonésienne nie l’existence de ce statut.
Après la démission de Soeharto en 1998, le président Susilo Bambang Yudhoyono et le vice-président Jusuf Kalla, les premiers à être élus au suffrage direct en 2004 (auparavant, le président et le vice-président étaient élus par le parlement), s’engagent personnellement à mettre fin au conflit par la négociation. Le tsunami du 26 décembre 2004 fait 170 000 morts en Aceh, auxquels il faut ajouter plus de 500 000 personnes déplacées. La catastrophe amène le gouvernement à ouvrir la province à l’aide internationale. Le processus de négociation s’en trouve accéléré. Le 15 août 2005 à Helsinki, des représentants du gouvernement indonésien et du GAM signent un mémorandum d’entente pour mettre fin au conflit qui ensanglantait la province depuis 1976.
Le cas de Timor oriental, une colonie portugaise, est différent. En novembre 1975, dans le sillage de la Révolution des Œillets d’avril 1974 au Portugal, le principal mouvement indépendantiste du Timor-Leste, le Frente Revolucionário Timor-Leste Independentefront révolutionnaire pour un Timor-Leste indépendant ») ou FRETILIN proclame unilatéralement l’indépendance du territoire. L’armée indonésienne l’envahit le mois suivant. L’Indonésie annexe le territoire l’année suivante, au mépris du droit international mais avec le consentement tacite des Etats-Unis. L’annexion est condamnée notamment par les Nations Unies et le Parlement européen, mais la communauté internationale entérine cet acte. Le FRETILIN mènera une guérilla de résistance dont la répression fera quelque deux cent mille morts.

L’Indonésie post-Soeharto

En Indonésie, la crise financière asiatique de 1997 va conduire à un choc économique brutal. Dans tout le pays, les étudiants organisent des manifestations. En mai 1998 à Jakarta, une fusillade déclenchée par des militaires postés devant l’université privée Tri Sakti fait quatre morts parmi les étudiants. Des émeutes éclatent, qui font plus de 1 200 morts et amènent Soeharto à démissionner. Le vice-président B. J. Habibie lui succède. Une de ses principales décisions est l’organisation d’un référendum proposant aux Timorais une autonomie spéciale au sein de la République d’Indonésie.
Le référendum se tient en août 1999. Avec une participation de 99% des 450 000 électeurs inscrits, 78,5% des habitants du territoire votent « non, » ce qui implique la séparation du territoire d’avec l’Indonésie. Dès la proclamation des résultats, des violences éclatent, provoquées par des milices pro-indonésiennes appuyées par des éléments de l’armée indonésienne, qui mènent une campagne de terreur et font un millier de morts. Un quart de la population du territoire se réfugie, essentiellement dans la partie occidentale de l’île, qui fait partie de l’Indonésie.
Finalement, une force de maintien de la paix dirigée par l’Australie débarque dans le territoire et rétablit progressivement l’ordre. Les miliciens pro-indonésiens s’enfuient vers la partie occidentale de Timor, détruisant ce qu’ils peuvent. Finalement, le parlement indonésien entérine le résultat du référendum. Les Nations Unies mettent en place une administration pour préparer l’indépendance du territoire. Timor-Leste devient formellement indépendant en 2002.
En décidant l’organisation du référendum, Habibie initie un processus de démocratisation de l’Indonésie. Les élections législatives de 1999 sont les premières élections démocratiques depuis 1955. Le parlement qui en est issu élit comme président Abdurrahman Wahid, un dirigeant musulman respecté, profondément démocrate, contre Habibie.
Jusqu’en 1999, l’armée avait des sièges réservés au parlement. Aux élections législatives de 2004, elle n’en a plus. Grâce à un amendement de la constitution indonésienne, 2004 est également la première année où le président est élu au suffrage direct. Susilo Bambang Yudhoyono, dit « SBY », un général à la retraite, est élu. Dans un article publié en 2009 sous le titre « Indonesia : Asia’s Emerging Democratic Power ? », Amitav Acharya, professeur en relations internationales à l’American University de Washington, écrit : « Les élections indonésiennes [de 2009] ont montré [que, selon la journaliste] Julia Suryakusuma, […] la victoire de SBY était “un rejet sans équivoque du nationalisme xénophobe juvénile” que certains partis politiques […] avaient épousé. C’était aussi un rejet du revivalisme militaire representé par l’ancien chef des armées Wiranto, qui se présentait pour la vice-présidence sous Jusuf Kalla. »
L’élection de Joko Widodo en 2014, puis sa réélection en 2019, avait été accueillie avec enthousiasme. Les commentaires répétaient à l’envi en quoi il était atypique, n’étant issu ni de l’armée de terre, ni de l’élite socio-culturelle d’origine nobiliaire, et donc représentait un tournant dans la vie politique indonésienne. Les deux fois, son adversaire malheureux avait été Prabowo, un ancien général ex-gendre de Soeharto issu précisément de ladite élite socio-culturelle car son père, Soemitro Djojohadikoesoemo, faisait partie des cent ou deux cents diplômés indonésiens de l’enseignement supérieur à l’indépendance. Prabowo représentait au plus haut point l’Orde Baru, « l’ordre nouveau » de Soeharto et le « revivalisme militaire » que rejetait l’opinion démocratique indonésienne.
Prabowo a fini par être élu président en 2024 et a été investi en octobre de cette année. En mars 2025, son ministre de la Défense expose devant le parlement les objectifs d’une révision de la loi de 2004 sur les Forces armées. L’adoption de la loi par le parlement déclenche un mouvement de protestation dans tout le pays, exprimant la crainte d’un retour de la dwi fungsi, la « double fonction » de l’armée théorisée par le général Nasution en 1958.

Conclusion

L’armée indonésienne reflète les régimes politiques successifs du pays. Ceux-ci sont le produit de sa situation politique : révolutionnaire jusqu’en 1950, démocratie au fonctionnement parlementaire jusqu’en 1957, régime autoritaire de la « démocratie dirigée » de Soekarno de 1957 à 1966 puis de l’Orde Baru de Soeharto de 1966 à 1998, construction démocratique depuis la démission de ce dernier.
La situation a longtemps été imposée par un contexte international que l’Indonésie ne maîtrisait pas. La réponse politique dépendait de la capacité, non seulement des dirigeants du pays, mais aussi de l’opinion et de la société civile indonésienne.
Au cours de sa brève histoire, cette société civile indonésienne a gagné en capacité. D’après l’historien belge David Van Reybrouck, auteur du livre Revolusi paru en 2020, à l’indépendance, il n’y avait en Indonésie que cent ou deux cents « indigènes » diplômés de l’enseignement supérieur. L’Indonésie de Soekarno a créé des universités dès l’indépendance. Soeharto développe l’enseignement primaire. Avec le développement économique, de plus en plus d’Indonésiens sont informés, voire vont étudier à l’étranger et sont donc capables d’esprit critique. Ce sont des manifestations d’étudiants qui, provoquées par la crise économique de 1997, aboutissent à la démission de Soeharto. La liberté d’opinion et d’expression s’épanouissent.
* Ikrar Nusa Bhakti & al., Military Politics, Ethnicity and Conflict in Indonesia, (2009)
En 2009 déjà, trois politologues indonésiens écrivaient que les trente-deux années de dictature de Soeharto étaient la meilleure illustration de cette place incontournable de l’armée, même s’ils admettent que « le rôle politique de l’armée indonésienne […] depuis la chute de Suharto en mai 1998 a été significativement diminué par un changement structurel et législatif, et dans une certaine mesure par une surveillance publique*. »
Il faut éviter un essentialisme qui décréterait que la société indonésienne est incapable d’évoluer et de construire une démocratie. L’armée indonésienne elle-même évolue et n’a plus vocation à diriger le pays comme sous Soeharto. Dans un monde que caractérisent les tensions géopolitiques, notamment en Asie orientale où la menace chinoise se manifeste de plus en plus concrètement, y compris envers l’Indonésie avec les revendications de la Chine sur la mer de Chine du Sud, l’armée doit assurer sa fonction naturelle, la défense du pays.
Aujourd’hui, la menace contre la démocratie vient plutôt de certains milieux d’affaires, comme le montre par exemple une exploitation du nickel qui viole les droits des populations et détruit l’environnement.
Par Anda Djoehana Wiradikarta

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A propos de l'auteur
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.