Analyse
L’Indonésie, invitée d’honneur à la fête du 14 juillet
Première partie
L’Indonésie était l’invitée d’honneur au défilé du 14 Juillet de cette année. Le président Emmanuel Macron avait officiellement invité son homologue Prabowo Subianto lors de sa visite officielle en Indonésie du 27 au 29 mai 2025. Il avait également invité l’armée indonésienne à participer au défilé. C’est ainsi que les cadets de l’école militaire indonésienne et des soldats des trois armes (terre, mer et air) ont, pour la toute première fois, défilé sur les Champs Elysées. L’occasion nous est offerte d’un bref retour sur l’histoire de l’armée indonésienne.
Cette armée n’a que 80 ans, comme le pays, mais a agi de façons différentes au cours de sa jeune histoire. L’Indonésie proclame son indépendance le 17 août 1945, deux jours après la capitulation du Japon qui occupait l’archipel depuis la reddition des troupes alliées en mars 1942. Soekarno est nommé président par le comité qu’avaient créé les Japonais pour préparer cette indépendance. Le 15 septembre, des troupes britanniques débarquent à Jakarta, avec pour mission de désarmer les troupes japonaises et de les rapatrier au Japon mais aussi de libérer et prendre en charge les prisonniers occidentaux détenus dans les camps japonais.
* Durant, la Seconde Guerre mondiale, la 49ème brigade avait participé à la campagne de Birmanie contre les Japonais (1942-1945).
Le 5 octobre, le gouvernement indonésien crée la Tentara Keamanan Rakyat, « armée de sécurité du peuple, » par la suite renommée Tentara Nasional Indonesia (TNI), « armée nationale indonésienne. » Le 25 octobre, quelque six mille soldats aguerris de la 49ème brigade* de la British Indian Army** débarquent dans la ville de Surabaya.
** La British Indian Army, ou plus simplement Indian Army, était une organisation distincte de l’armée britannique. Ses soldats étaient des Indiens volontaires mais ses officiers étaient britanniques.
L’opinion indonésienne sait que les troupes britanniques ont également pour mission d’aider les Pays-Bas à rétablir leur contrôle sur leur ancienne colonie. L’armée indonésienne envoie vingt mille hommes à Surabaya, auxquels s’ajoutent une centaine de milliers de jeunes combattants irréguliers dont les seules armes sont des tiges de bambou affuté***. Les premiers incidents éclatent le 27 octobre entre des groupes de jeunes et les Britanniques. Le 30, la voiture à bord de laquelle se trouve le général commandant les troupes britanniques à Surabaya est prise sous le feu de combattants indonésiens. Le général est tué dans l’incident.
*** Le bambu runcing deviendra un mythe dans l’épopée de la Revolusi, nom que l’historiographie indonésienne officielle donne à la période de confrontation entre la République d’Indonésie et les Pays-Bas, qui entendent récupérer ce qui pour eux est toujours une colonie.
Les Britanniques décident alors d’acheminer en renfort les vingt-quatre mille hommes de la 5ème division indienne, des chars et des avions, le tout appuyé par des navires de guerre. Le 9 novembre, ils lancent un ultimatum aux Indonésiens leur ordonnant de se rendre. Devant leur refus, ils bombardent la ville de Surabaya le lendemain. C’est le début d’une bataille qui dure trois semaines. 200 000 habitants fuient la ville. Plus de vingt mille combattants indonésiens et deux mille soldats britanniques sont tués. Devant la puissance de feu britannique, les troupes indonésiennes doivent quitter Surabaya. C’est une défaite militaire, mais le gain psychologique et politique est énorme.
Les Britanniques prennent conscience que toute tentative de retour à l’ordre colonial rencontrera une farouche résistance de la part des Indonésiens. Le 10 novembre est célébré en Indonésie comme le Hari Pahlawan, « la journée des héros. »
État archipélagique, l’Indonésie crée également une marine militaire. Ses premières missions sont de diffuser la nouvelle de la proclamation de l’indépendance à travers l’archipel. Elle joue également un rôle dans le percement du blocus imposé par les Néerlandais. En janvier 1947 une flottille constituée de son navire amiral, le RI Gadjah Mada, un caboteur équipé d’un simple canon de 20 mm et d’une mitrailleuse, et de deux petits patrouilleurs, est attaquée en rade de Cirebon, dans l’ouest de Java, par un destroyer moderne néerlandais de 1 800 tonnes de déplacement. Le Gadjah Mada est coulé et son équipage fait prisonnier. La jeune République n’a plus de marine.
A la proclamation de l’indépendance, le seul pilote militaire de l’Indonésie est Agustinus Adisutjipto, âgé de vingt-neuf ans (à comparer aux plus de 700 pilotes de la Royal Indian Air Force à la même époque). Les Japonais avaient abandonné plusieurs appareils dans diverses bases sur le territoire indonésien, mais peu étaient en état de voler. En octobre 1945, sur l’aérodrome de Yogyakarta dans le centre de Java, Adisutjipto prend les commandes d’un biplan japonais portant une cocarde rouge et blanche, les couleurs du drapeau indonésien. C’est l’envol de l’armée de l’air indonésienne.
Les débuts : une armée de libération nationale
En juillet 1947, les Néerlandais, qui en vertu d’un accord signé l’année précédente occupent la plus grande partie de l’archipel indonésien, lancent une opération militaire sur le territoire de la République d’Indonésie, réduit à Java et à Sumatra. Les bases aériennes indonésiennes sont attaquées par des chasseurs et bombardiers néerlandais modernes de fabrication américaine. Plusieurs aérodromes à Java sont occupés par les Néerlandais. Sur les autres bases, les appareils sont détruits au sol.
L’armée de l’air indonésienne décide de lancer une attaque de représailles depuis Yogyakarta, où le gouvernement indonésien avait dû s’installer. Elle n’a plus que quatre avions, dont l’un inutilisable. Le commandement donne l’ordre de bombarder les villes de Semarang et Salatiga dans le centre de Java, occupées par les Néerlandais. Les avions sont remis en état pour pouvoir être utilisés pour le bombardement et le combat aérien. Quatre pilotes et trois mitrailleurs se portent volontaires, mais aucun n’a d’expérience du combat. Le 29 juillet à cinq heures du matin, les trois appareils décollent tous feux éteints. Ils ne disposent d’aucun instrument de navigation et pour la communication, les aviateurs indonésiens n’ont que des lampes torches. Un des appareils s’égare.
Le bilan militaire de cette sortie est quasi-nul mais démontre à l’opinion internationale que la République d’Indonésie existe et se bat : la radio de Singapour, alors colonie britannique, fait sa une de l’événement. En décembre 1948, les Néerlandais lancent une deuxième opération militaire de grande envergure contre Yogyakarta. Elle s’empare par surprise de l’armée indonésienne contrainte de se retirer dans les montagnes. Le gouvernement est arrêté et emmené en exil dans l’île de Bangka au large de Sumatra. Mais les Indonésiens qui avaient anticipé un tel scénario avaient pris soin de cacher quelques anciens ministres dans l’ouest de Sumatra. Ceux-ci proclament la formation d’un « gouvernement d’urgence de la République d’Indonésie » (Pemerintahan Darurat Republik Indonesia) qui dû trouver refuge dans la jungle de Sumatra.
* George McTurman, Kahin, Nationalism and Revolution in Indonesia, (2003).
L’armée indonésienne lance plusieurs contre-attaques au cœur de Yogyakarta occupée par les Néerlandais. Elles sont repoussées par des forces supérieures en nombre et en équipement. Le jeune étudiant américain George Kahin, qui effectuait une recherche dans le cadre de sa thèse, est témoin de l’une d’elle. Son récit paraît dans le New York Times en janvier 1949*. Le conflit frappe l’opinion internationale et suscite un mouvement de sympathie pour la cause indonésienne. En outre, les États-Unis n’admettent pas que l’aide financière qu’ils ont accordée aux Pays-Bas pour la reconstruction du pays dans le cadre du Plan Marshall, soit utilisée pour financer une intervention militaire de nature coloniale. Les Pays-Bas finissent par accepter la tenue d’une conférence à La Haye, qui se traduit par la reconnaissance, le 27 décembre 1949, de la souveraineté indonésienne sur l’archipel, à l’exception notable de la Nouvelle-Guinée occidentale, qui devait être discutée l’année suivante. Ainsi s’achève cette période qui avait commencé avec la proclamation de l’indépendance et que les Indonésiens appellent Revolusi. L’armée, instrument de l’unité du pays
En 1947, le gouvernement indonésien décide d’intégrer les différentes milices d’irréguliers dans l’armée. Un officier, Sekarmadji Maridjan Kartosoewirjo, refuse de déposer les armes et refuse l’idée d’un État indonésien qui n’a pas comme fondement l’islam. Dans sa base dans l’ouest de Java, il proclame un « Negara Islam Indonesia » (Etat islamique d’Indonésie) et fonde un mouvement, le « Darul Islam » (cité de l’islam) ainsi qu’une « Tentara Islam Indonesia » (armée islamique d’Indonésie).
* Ann Swift, The Road to Madiun: The Indonesian Communist Uprising of 1948 (2010).
En septembre 1948, des milices communistes prennent le contrôle de la ville de Madiun dans l’est de Java. La direction du Parti communiste indonésien (PKI) est prise de court*. L’armée indonésienne reprend le contrôle de la ville en deux semaines. L’« affaire de Madiun » est « sans doute la crise interne politique et sociale la plus grave de République d’Indonésie pendant la période révolutionnaire** ».
** David Charles Anderson, The Military Aspects of the Madiun Affair (1976).
Après le transfert de souveraineté, d’autres rébellions éclatent. En avril 1950, à Ambon dans les Moluques, des politiciens locaux et des soldats de l’ancienne armée coloniale néerlandaise proclament la « République des Moluques du Sud. » Le mouvement sera réprimé en novembre de la même année. En juillet 1950, dans le sud de Célèbes, un autre officier, Kahar Muzzakar, rejoint la rébellion du « Darul Islam. » En Aceh, dans le nord de Sumatra, le gouverneur, l’ouléma Daud Beureuëh, se rallie au mouvement en 1953. Ce n’est qu’en 1962 que la rébellion rendra les armes.
* Amelia Liwe, « Remembering Permesta », Inside Indonesia (2011).
En 1956, dans un discours prononcé à l’ouverture de la session de l’assemblée constituante issue des élections de 1955, Soekarno expose sa conception d’une « Demokrasi Terpimpin » (démocratie dirigée) soutenue par des forces qui reflètent les aspirations de la société indonésienne de manière équilibrée. En mars 1957, à Makassar dans le sud de Célèbes, des personnalités signent une « Piagam Perjuangan Semesta » (charte pour une lutte universelle). Les signataires dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une trop grande centralisation javanaise de l’État indonésien et exigent une autonomie régionale accrue sans pour autant se considérer comme un mouvement sécessionniste*. Le mouvement s’éteint dans le sud de Célèbes mais gagne le nord de l’île. En 1958, à Sumatra aussi, des personnalités proclament un « Pemerintah Revolusioner Republik Indonesia » (Gouvernement révolutionnaire de la République d’Indonésie) ou PRRI et dénoncent la centralisation de Java. Discrètement financés par les États-Unis qui s’inquiètent du rapprochement de Soekarno avec les socialistes, les deux mouvements s’allient.
En 1958, le général A. H. Nasution, chef des forces armées, prononce un discours dans lequel il expose sa conception de la place de cette dernière dans la société. Selon lui, l’armée doit jouer un rôle plus visible et plus important dans le gouvernement et les institutions. Il propose une voie moyenne, ni « la grande muette » ni l’armée des coups d’État. L’assemblée constituante ne parvenant pas à rédiger une nouvelle constitution pour remplacer celle rédigée à l’approche de la proclamation de l’indépendance en août 1945, Soekarno la dissout en 1959.
Une force d’oppression
Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1965, quelque deux mille soldats, accompagnés de membres des « Pemuda Rakyat » (jeunesses populaires, l’organisation de jeunesse du PKI), quittent la base aérienne Halim Perdanakusuma dans l’est de Jakarta avec pour mission d’enlever sept généraux parmi les plus gradés de l’armée de terre indonésienne, dont Nasution. Ce dernier parvient à s’échapper. Trois autres généraux tentent de résister et sont tués. Leurs corps sont emmenés à Halim, ainsi que les trois généraux et l’aide de camp de Nasution encore vivants.
Le 1er octobre, peu avant l’aube, informé de ces enlèvements, le général Soeharto, commandant des réserves stratégiques de l’armée de terre, se rend à son quartier général, situé sur le côté est de la place Merdeka dans le centre de Jakarta. Les trois autres côtés de la place sont occupés par des troupes insurgées, dont le côté nord où se trouve le palais présidentiel. Soeharto, qui est le général le plus haut gradé présent, prend le commandement des forces armées.
A 7 heures du matin, les insurgés se présentent à la radio comme un « Mouvement du 30 Septembre » qui déclare avoir agi pour protéger le président Soekarno d’un coup préparé selon eux par un « Conseil des généraux » manipulé par la CIA. Soeharto reprend la situation en main et ordonne l’attaque de Halim, où se trouvent les dirigeants des militaires insurgés, dont le général Omar Dhani, le chef de l’armée de l’air, ainsi que D. N. Aidit, le secrétaire général du PKI. Le 2 octobre avant l’aube, des parachutistes commandos de l’armée de terre réussissent à reprendre la base aérienne.
Le 3 octobre, les corps des six généraux et de l’aide de camp sont retrouvés près de Halim. Selon l’historien australien M. C. Ricklefs, des membres des Pemuda Rakyat ainsi que du « Gerwani Wanita Indonesia » (mouvement des femmes d’Indonésie), l’organisation féminine du PKI, ont participé au meurtre des quatre officiers emmenés vivants à Halim. Le sort du parti est scellé : les militaires anti-communistes ont trouvé le prétexte de son élimination.
* Voir à ce sujet le documentaire The Act of Killing de Joshua Oppenheimer (2012).
Le 5 octobre, l’armée décrète la mise hors la loi et la dissolution du PKI. Des massacres commencent dans les campagnes. Dans le centre de l’île, Soeharto envoie les troupes spéciales de l’armée de terre organiser la tuerie. A Bali, ce sont des membres des hautes castes qui dirigent les massacres. Dans la province de Sumatra du Nord, région de plantations où le PKI est bien implanté, l’armée confie les exécutions sommaires à des petits truands qu’elle encadre*.
Plus de cinq cent mille personnes seront tuées, selon les chiffres de la politologue française Françoise Cayrac-Blanchard. Des centaines de milliers de personnes sont jetées en prison sans jugement, dont le célèbre écrivain Pramoedya Ananta Toer. Le plus grand parti communiste du monde hors du bloc socialiste – qui revendiquait trois millions de membres et regroupait au total plus de dix-huit millions de personnes avec ses organisations affiliées – et fondé en 1920, le plus ancien d’Asie orientale, est anéanti.
Par Anda Djoehana Wiradikarta
(Une deuxième partie de cet article sera diffusée fin août après la reprise de nos activités.)
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