Documentaire
Black Box Diaries, le documentaire qui s’attaque à l’omerta autour du viol au Japon
*Dans le cadre d’une procédure au civil, la Cour Suprême a reconnu Noriyuki Yamaguchi coupable de relation sexuelle non consentie en 2022, rejetant son appel et le condamnant à verser à la victime ITO Shiori plus de 30 000 euros de dommages et intérêts.
A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, la journaliste, écrivaine et documentariste Shiori Ito est venue présenter en France son documentaire « Black Box Diaries », avant une sortie en salle le 12 mars. Après un livre publié en 2017, celle qui est maintenant connue comme la tête de file du mouvement #MeToo au Japon a choisi ce nouveau format pour raconter son combat judiciaire et médiatique contre celui qui l’a droguée et violée en avril 2015*, le journaliste et proche du pouvoir Noriyuki Yamaguchi. Un format qui dérange au Japon, puisqu’aucun distributeur n’a encore accepté de le diffuser, malgré de nombreuses récompenses internationales.
Attention : cet article aborde directement les sujets du viol, des agressions sexuelles et de la soumission chimique.
Des larmes perlent aux yeux de Shiori Ito quand, à la fin de la séance de questions, des jeunes japonaises se précipitent vers elle, des lettres et fleurs à la main et des remerciements plein la bouche. Derrière elles, le reste du public se lève pour une deuxième standing ovation. Sans surprise, son douloureux mais nécessaire documentaire a trouvé son public dans cette salle parisienne remplie de jeunes femmes revenant de la manifestation du 8 mars.
Comme il l’a trouvé à l’international : récompensé du prix « Human Rights » du Festival international du film documentaire de Copenhague et sacré meilleur documentaire et Prix du public au Festival du Film de Zurich en 2024, il a été nommé aux Oscars en début de cette année, faisant de Shiori Ito la première réalisatrice japonaise à être en lice dans la catégorie des meilleurs documentaires. Au Japon, pourtant, cette sortie dérange. Officiellement, la controverse tourne autour de certaines images et de certains enregistrements, diffusés dans le documentaire sans l’accord des individus et lieux filmés. En réalité, pour les distributeurs, le risque de conséquences légales est maigre, car la loi japonaise ne classifie pas clairement la diffusion de tels films comme illégale. Ce refus est en fait le signe d’un malaise plus profond et bien ancré dans la société. Le documentaire Black Box Diaries est disponible en salles françaises depuis le 12 mars 2025.
Faire changer la honte de camp
Ce qui dérange réellement avec le cas de Shiori Ito, c’est qu’elle n’a jamais accepté de se cacher. Dès 2017, deux ans après son agression à Tokyo et alors qu’elle était encore en instance de décision judiciaire au civil, elle a fait le choix de prendre la parole publiquement et à visage découvert, pour dénoncer le viol dont elle avait été victime et rendre public le nom de son violeur. Interrogée cette année par l’Association française des cinémas d’art et d’essai (AFCAE), Shiori Ito a expliqué : « Dans les médias japonais, les victimes de viol sont appelées « victimes A » et leurs visages sont toujours floutés – quand bien même vous n’avez rien fait de mal, vous êtes cachées et présentées comme des coupables (…). Je voulais briser ce stéréotype ». L’enjeu de cette conférence de presse maintenant célèbre était aussi de dénoncer avec l’appui d’une enquête journalistique une probable intervention des proches du premier ministre ABE Shinzo (dont l’accusé était le biographe officiel) en faveur du classement sans suite de la plainte au pénal. En effet, en 2015, deux mois après l’agression et au terme d’une enquête, un mandat d’arrêt avait été émis par la police tokyoïte à l’encontre de Noriyuki Yamaguchi mais le 8 juin, jour prévu pour sa mise en œuvre, malgré un dossier solide, le mandat avait subitement été annulé par un ordre de la hiérarchie du département de la police métropolitaine. Un an plus tard, sans explication, le dossier était classé sans suite.
A l’époque déjà, passant à côté de la gravité des faits reprochés et des révélations sur l’entourage du premier ministre, une partie du public s’en était pris à elle, lui reprochant son absence de honte, la soupçonnant de s’en prendre à un homme puissant pour faire carrière ou obtenir de l’argent et – comme on le découvre dans le documentaire – la traitant de « prostituée » parce qu’elle n’avait pas boutonné son chemisier jusqu’au bout. Réalisant qu’aucun journaliste ne se saisissait du sujet sur le fond et que prendre la parole et publier ensuite un livre n’avait pas été suffisant pour provoquer une onde de choc, Shiori Ito a décidé de continuer son travail d’enquête sur elle-même. Elle l’a fait non plus seulement pour appuyer son dossier judiciaire et se protéger, comme depuis 2015, mais pour raconter le combat des victimes et dénoncer l’omerta autour du viol dans la société japonaise.
« Je veux parler de la vérité. en tant que journaliste, c’est mon devoir de parler de ces sujets »
Ito rassemblait des preuves depuis le tout début, enregistrant ses conversations téléphoniques ou cachant un micro sur elle-même avant chaque rendez-vous avec la police. Très tôt dans son processus de dépôt de plainte, se heurtant à une loi japonaise défavorable aux victimes, elle a compris qu’elle allait devoir mener l’enquête elle-même et qu’elle allait avoir besoin de preuves solides : « Sans les enregistrements, personne ne croirait ce que j’ai entendu » explique-t-elle face à la caméra.
Cela n’a pas pour autant été une tâche facile. Pour faire de sa propre histoire et de son traumatisme un objet d’enquête et de réflexion, Ito a dû faire face à de nombreux tiraillements. Il lui a fallu d’abord parvenir à se voir elle-même comme un objet de réflexion, et accepter de se montrer au monde comme tel, dans des moments d’extrême vulnérabilité. Et puis il a fallu trouver l’équilibre entre son devoir journalistique, et l’éthique de sa démarche. « La première chose que l’on nous apprend [en tant que journaliste], c’est de maintenir une certaine distance avec le sujet traité. Mais Je me devais d’enquêter, il n’y avait que moi pour le faire. J’ai réalisé que je devais renoncer à l’idée de respecter l’étiquette journalistique et m’autoriser à réaliser un documentaire sous cette forme », explique-t-elle encore à l’AFCAE.
On comprend son tiraillement dans une scène du documentaire en particulier, lorsqu’elle rentre de son dîner secret avec « l’inspecteur A », qui l’a écoutée et aidée depuis le début, avant d’être écarté du dossier par la hiérarchie au moment de l’abandon du mandat d’arrêt contre Yamaguchi. A l’époque, il n’est question que de sa prise de position en public et de la publication de son livre, mais déjà Ito s’interroge : elle doit faire le nécessaire, mais cela pourrait avoir des conséquences graves sur son travail à lui, et elle s’en voudrait car c’est un « mec bien ». Quand sa décision est prise, finalement, d’utiliser toutes les preuves et tous les témoignages dont elle dispose pour prendre la parole en public, écrire sur son histoire et plus tard monter ce documentaire, elle prend le temps de vérifier auprès des intéressés qu’elle a leur accord. Dans une scène extrêmement bouleversante du documentaire, le portier de l’hôtel lui répond d’ailleurs : « Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous venir en aide. Absolument tout. Vous pouvez donner mon nom, ce n’est pas grave. Comparé aux souffrances que vous avez endurées, ce n’est rien. (…) Les peines pour crimes sexuels sont trop légères, j’ai toujours trouvé que c’était injuste ».
Ouvrir la boîte noire
Tous n’ont cependant pas donné leur accord, et là réside la controverse. Parmi les enregistrements qui dérangent, il y a celui des caméras de l’hôtel où Yamaguchi a traîné une Ito droguée et inconsciente le soir du viol. Le clip très explicite avait été obtenu auprès de l’hôtel au terme de difficiles négociations et contre le versement de frais d’édition d’un montant de 400,000 yens (un peu plus de 3 000 euros à l’époque) et la signature d’un contrat engageant Ito et son avocate à n’utiliser les images que dans le cadre du procès. En cas de recours légal pour rupture de contrat, l’avocate en question pouvait perdre son droit à exercer.
« Mais alors, qu’aurait-il fallu faire ? » demandent le réalisateur et activiste Atsushi Funahashi et l’historienne Chelsea Szendi Schieder dans un article pour le Japan Times : « c’est à cette question, [en tant que société], que nous confronte le documentaire ». La deuxième partie de l’enregistrement montrant Ito quittant rapidement l’hôtel au petit matin a été diffusée sur internet dès 2017 par quelqu’un qui avait vraisemblablement de mauvaises intentions à l’égard de la victime, provoquant une vague de harcèlements contre elle, et créant un lourd déséquilibre dans la lutte entre sa parole et celle de Yamaguchi. Aucune poursuite n’a été engagée alors. « Il est clairement dans l’intérêt du grand public de soumettre l’entièreté de l’enregistrement à son regard » écrivent-ils encore. « Le documentaire force le public à réfléchir à sa propre complicité dans le maintien d’une culture du silence – dans le maintien du couvercle sur la boîte noire. (…) La réflexion autour de ces enregistrements devrait être menée au regard de ce que leur diffusion peut apporter à la société ».
C’est effectivement contre ce silence que Shiori Ito veut se battre en racontant son histoire jusque dans les détails les plus difficiles, et même si cela lui vaut d’être vue par tous comme « cette fille qui s’est fait violer ». Pour que les victimes n’aient plus peur de se rendre à la police et de dénoncer leurs agressions. Un sondage réalisé par le gouvernement révèle que chaque année au Japon, moins de 5% des crimes sexuels sont rapportés à la police.
Changer la loi
C’est cette idée qui l’a guidée depuis le début. Le lendemain de son viol, elle déjeunait avec sa petite sœur, alors lycéenne, raconte-t-elle à Kayla Webley Adler pour Elle magazine en octobre 2024. Elle s’est demandée : « Comment réagirait-elle si elle était celle qui venait de se faire agresser ? » Sa sœur étant plus timide, Ito a compris qu’elle ne dirait probablement jamais rien. Terrifiée par cette idée, elle s’est dit qu’elle ne pourrait jamais se pardonner « si elle ne faisait pas tout ce qui était en son possible pour changer la loi ».
Au moment de son viol, la loi sur les agressions sexuelles, non amendée depuis 1907, ne reconnaissait comme viols que les rapports sexuels imposés par une grande violence, ou par des menaces sur la vie, rendant le combat des victimes presque impossible. En 2014, par exemple, une cour de Tokyo a acquitté un homme qui avait plaqué une adolescente de 15 ans contre un mur pour la violer, car elle n’avait pas montré autant de résistance qu’elle aurait pu compte tenu des circonstances.
En 2017, probablement grâce aux débats entraînés par les différents scandales, dont celui de Shiori Ito, la loi a été amendée pour la première fois. Les hommes, qui jusque là ne pouvaient pas se porter victime de viol, y ont été autorisés. La sentence minimum pour un viol est passée de trois à cinq ans. En 2023, à la suite de nouveaux scandales, dont une série d’acquittements en 2019 qui a entraîné de grandes manifestations féministes sur tout le territoire, la loi a été amendée de nouveau. Les mentions de menace et de violence ont été sorties de la définition du viol, dorénavant entendu comme « rapport sexuel non consenti ». Huit scenarii dans lesquels la victime ne peut pas exprimer ou former une intention de non-consentement ont été définis. Parmi eux, l’intoxication à une drogue ou à l’alcool, les menaces, le choc, la peur ou la sidération, et la position de domination et l’inquiétude vis-à-vis des conséquences du refus. L’âge du consentement est passé de 13 à 16 ans, et la fenêtre avant prescription est passée de 10 à 15 ans.
« La charge de la preuve pèse encore sur les victimes, car c’est encore à elles de prouver l’absence de consentement » a déclaré Shiori Ito le 8 mars 2025 à l’avant-première parisienne de son documentaire. « Donc le combat continue ».
Par Sarah Chloé
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