Société
Témoin – Pérégrinations chez les Tang

 

La médecine chinoise, ultime garde-fou traditionnel ?

Des enfants chinois en plein de traitement de moxibustion à l'hôpital de médicine chinoise traditionnelle de Hefei, dans la province de l'Anhui à l'est de la Chine, le 18 juillet 2012.
Des enfants chinois en plein de traitement de moxibustion à l'hôpital de médicine chinoise traditionnelle de Hefei, dans la province de l'Anhui à l'est de la Chine, le 18 juillet 2012. (Crédit : STR / AFP)
Parmi les différents points d’entrée dans la culture chinoise, parmi les traditions de ce pays, si la gastronomie paraît être la voie la plus aisée (encore que), la médecine traditionnelle est selon moi une pente très glissante. Il faudrait d’abord s’entendre sur le sens de « médecine chinoise traditionnelle ». On peut concevoir l’idée de façon très extensive et considérer alors les exercices matinaux et nocturnes des personnes âgées, cette façon de parfois marcher à reculons dans les parcs ou encore la pratique du Taijiquan (太极拳), comme des éléments de médecine traditionnelle. A l’opposé, on peut la réduire – bêtement – à l’acupuncture, l’utilisation des ventouses ou encore les breuvages à base de reptiles séchés. C’est donc pour éviter de pareils écueils que je préfère illustrer certains pans de cette médecine par des expériences que j’ai vécues de près ou de loin, notamment à Xi’an.
Pour tous ceux qui vivent en Chine depuis un moment, qui n’a pas entendu dans son entourage sinophone quelqu’un vous conseiller de « boire de l’eau chaude » (« Duo he reshui » 多喝热水) au moindre coups de froid, de fièvre, syndrome grippal voire même diarrhée ou règles douloureuses ? Si je ne l’ai pas entendu mille fois, je ne l’ai pas entendu une fois. En essayant comprendre les ressorts de ce raisonnement, un concept complètement étranger à la médecine occidentale apparaît : la chaleur interne ou huo (火 – le feu).
*Jing luo (经络) – canaux aux travers desquels circule l’énergie vitale ou encore « souffle ». Ce dernier est souvent la traduction parcellaire du mot chinois qi (气) (prononcez: « Tchi ») et dont le dérèglement est souvent la cause de nos principaux mots physiques.]
Bien que difficile à concevoir, cette notion de chaleur interne n’a strictement rien à voir avec la température du corps ou encore le PH du sang. Il s’agit d’un équilibre des éléments « froid » (yin, 阴) et « chaud » (yang, 阳), propre à la logique taoïste. Par exemple : un coup de froid vient bloquer les méridiens du corps* et dérègle l’équilibre précieux froid/chaud (yin-yang, 阴阳) ; l’excès de « froid » provoquera alors les écoulements clairs, éternuements et premiers frissons, tandis que l’excès de « chaud » prendra la relève dans une tentative de rééquilibrage brusque, provoquant mucosités grasses et infectées. La guérison interviendra lors du rééquilibrage entre les deux forces. « Boire de l’eau chaude » est l’équivalent français du « il faut boire chaud », c’est-à-dire du thé, des infusions et autres potages. L’absorption d’eau chaude permet de faire diminuer la présence de chaleur dans le corps (Qu huo 去火).
Au-delà de la simple maladie, cet équilibre froid/chaud est bouleversé en permanence, notamment par les habitudes alimentaires ou par certains modes de vie. Consommer régulièrement de la viande rouge, des aliments pimentés, de l’alcool ou des plats frits provoquera immanquablement une montée de chaleur communément appelée Shang huo (上火 – « Montée de feu »). Cela se traduit par différents symptômes : urine trouble, boutons notamment sur le visage, aphtes, problèmes intestinaux, etc. Point de paracétamol ou autre pansement gastrique pour y remédier, il convient donc de faire baisser cette chaleur (Qu huo 去火), en absorbant donc de l’eau chaude, du thé aux herbes ou encore du concombre amer (momordique). Absconse à n’en pas douter pour les non initiés, la recherche de cet équilibre froid/chaud imprègne pourtant le comportement quotidien de nombreux Chinois.
Max, un Français qui termine ses études de médecine traditionnelle à Xi’an, m’expliquait la chose suivante : ce qu’on appelle communément la médecine traditionnelle chinoise est à l’origine comparable à nos recettes de grand-mère, qui ont ensuite été phagocytées par la médecine chinoise en y incorporant également des éléments issus du taoïsme, et notamment le principe d’équilibre. Il m’a éclairé sur le degré d’imprégnation des principes taoïstes dans la conception de la médecine chinoise. Partant du postulat que le corps en parfaite santé jouit d’un équilibre naturel, la pensée taoïste prescrit la modération dans l’expression de certains sentiments humains sous peine de déséquilibre :
  • Le fait de trop réfléchir (Xiang taiduo, 想太多) peut blesser la rate. « Trop réflechir » s’entend comme se torturer avec des questions et raisonnements inutiles aux yeux des Chinois. Là encore, combien de fois les Chinois (vieux ou jeunes) ne m’ont-ils pas dit à plusieurs reprises « Ah la la, tu réfléchis trop » (« 哎呀你想太多»). Et ce que je pensais être à tort une forme d’auto-censure prenait sa source en réalité dans la médecine traditionnelle. Alors, quand même un psychiatre a m’a fait cette remarque, je ne l’ai plus contestée.
  • Trop de peur ou d’inquiétude « attaque » les reins qui gèrent la « sortie des flux » en tout genre, rester imagé. Ce qui explique pourquoi un surcroît de peur ou de stress, provoque suée et facilités intestinales, car le déséquilibre dérègle complètement les fonctions rénales.
La médecine chinoise au fil de sa longue histoire et de ses innombrables écoles de pensée a su développer de très nombreux outils pour permettre ce rééquilibrage des méridiens. Si l’acupuncture en est le symbole le plus classique, d’autres méthodes ont encore beaucoup d’importance aux yeux des Chinois de la jeune génération. La ventouse est un exemple plus qu’intéressant, car elle se retrouve dans notre médecine « campagnarde ». Mon grand-père s’en faisait faire en cas de pneumonie pour extraire les mucosités des parois pulmonaires.
La logique chinoise est assez similaire : défendre le corps d’éléments pathogènes trop forts tels que la sécheresse, l’humidité ou le chaud, en les empêchant de pénétrer dans le corps par l’aspiration provoquée par les ventouses. En cas de rhume, il convient donc de faire une séance de ventouse avant que le « chaud » ne soit trop présent dans le corps, avant que l’élément pathogène n’y ait déjà pénétré complètement. Cette technique permet aussi de détendre les muscles du dos en faisant varier la pression à l’intérieur des ventouses. Il n’est donc pas hors du commun de croiser des personnes avec un « dos de coccinelle » dans la rue eu égard à l’usage encore très répandu de cette pratique.
Les traces de la moxibustion.
Les traces de la moxibustion. (Source : China view)
Les cataplasmes sont encore pratiqués en Chine, comme ils le furent en France, au moins jusqu’à la fin du XXème siècle. Le cataplasme de moutarde par exemple est un élément « piquant » / « chaud » qui en quantité importante va permettre de rétablir une meilleure circulation du qi (气 – souffle, énergie vitale) bloqué lors d’un coups de froid.
Il serait possible de disserter encore et encore sur la logique de la médecine chinoise traditionnelle face à la médecine occidentale actuelle, mais est-ce vraiment pertinent ? Avant tout, ne faudrait-il pas comparer les deux médecines traditionnelles en Europe comme en Chine ? Moxibustion, cataplasmes, breuvages en tout genre ne sont pas absents de notre culture, loin de là. Moins théorisée, moins cartésienne aux yeux de la médecine moderne, il semblerait néanmoins que les remèdes de grand-mère reviennent en grâce en Europe là où en Chine, la consommation en médicaments semble être en forte progression. Mes amis chinois se précipitent dans les pharmacies au moindre bobo, en ressortent les bras pleins de médicaments chinois « occidentalisés » : l’efficacité du remède chinois couplé à la rapidité d’administration du remède occidental… Est-ce vraiment efficace au final ?
Par ailleurs, la philosophie même des soins paraît bien différente en Chine et en Europe : parlez de « chaleur interne » à un médecin français, et il vous rira au nez alors que désormais je connais clairement la raison d’apparition d’aphtes, surtout un lendemain de fondue chinoise (Huoguo – 火锅)… Mais de là à soigner des problèmes génétiques par l’acupuncture… Je questionnerai plus longuement mon ami Max la prochaine fois que je le verrai !

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A propos de l'auteur
Diplômé d'un master en droit social à Paris II, Philippe de Gonzague a travaillé comme juriste en droit du travail pendant 4 ans avant de décider de partir pour Xi'an afin d'y apprendre le chinois à temps plein. Premier voyage en Chine en 2010 et premier coup de foudre pour l'Empire du Milieu ; depuis 2012 Xi'an est devenu sa "base" pour analyser les us et coutumes tant quotidiens qu'ancestraux d'une Chine encore bien mystérieuse pour beaucoup.
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