Politique
Le regard d’Eglises d’Asie

 

Laos : des martyrs très politiques

Religieuses catholiques à Vientiane en mars 2003. (Crédit : Pascal Deloche/Godong / Photononstop/AFP)

A ce jour, les autorités laotiennes – habituellement discrètes – n’ont pas réagi à l’annonce par Rome de la signature, le 5 juin dernier, par le pape François de la promulgation des décrets relatifs au martyre de 17 prêtres et laïcs laotiens et missionnaires étrangers, tués au Laos entre 1954 et 1970. C’est pourtant la première fois que l’Eglise catholique s’aventure à béatifier des martyrs tués en Asie par des organisations communistes dont les héritiers directs sont toujours au pouvoir.

Le gouvernement laotien n’est pas pris par surprise. La cause de béatification de ces 17 martyrs – dont dix prêtres français – a été introduite en 2004, et ce sont les évêques du Laos qui l’ont voulue, convaincus que la béatification de leurs martyrs contribuera à l’édification de l’Eglise dans leur pays. Selon les propres termes des évêques laotiens, l’Eglise du Laos est « encore une jeune plante bien fragile : elle a besoin de trouver des « tuteurs », des appuis surnaturels solides » pour mener son parcours dans un environnement trop souvent hostile.

Ce faisant, les évêques du Laos répondaient à un appel du pape Jean-Paul II. Le pape polonais avait en effet souhaité que la mémoire des martyrs et de tous ceux qui ont souffert pour la foi soit un des axes majeurs du grand Jubilé de l’an 2000 : « Il ne faut pas oublier leur témoignage (…). [Le XXe siècle] a connu de très nombreux martyrs, surtout à cause du nazisme, du communisme et des luttes raciales ou tribales. Des personnes de toutes les couches sociales ont souffert en raison de la foi, payant de leur sang leur adhésion au Christ et à l’Eglise ou affrontant avec courage d’interminables années de prison et d’autres privations de tout genre, parce qu’elles ne voulaient pas céder à une idéologie qui s’était transformée en un régime de dictature impitoyable. »

Mais l’Eglise se montre toujours d’une grande prudence en matière de canonisation. Jusqu’à aujourd’hui, pour ce qui regarde l’Asie, Rome a toujours pris soin de porter sur les autels des martyrs dont la mort remontait à une époque assez ancienne. Cela a été le cas pour les 103 martyrs de Corée, canonisés à Séoul par le pape Jean-Paul II en 1984 ; ils avaient été victimes de persécutions contre l’Eglise au XIXe siècle. Il y a quelques mois, le 16 août 2014, à Séoul, le pape François a béatifié 124 martyrs de Corée ; ils avaient trouvé la mort lors des persécutions des XVIIIe et XIXe siècles. Pour le Japon, les « 26 martyrs de Nagasaki » furent canonisés en 1862 ; 205 autres martyrs ont été béatifiés en 1867 puis 188 autres proclamés Bienheureux en 2008 à Nagasaki ; dans tous les cas, les martyrs du Japon ont trouvé la mort lors des persécutions antichrétiennes de la seconde moitié du XVIe siècle et des deux siècles suivants. Pour les 117 martyrs du Vietnam canonisés à Rome en 1988 par Jean-Paul II, les dossiers concernaient des victimes des persécutions des XVIIIe et XIXe siècles.

Enfin, concernant la Chine, les 120 martyrs canonisés par Jean-Paul II à Rome le 1er octobre 2000 avaient trouvé la mort aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles et lors de la révolte des Boxers en 1900 ; le Saint-Siège avait pris soin de ne pas aborder les dossiers des martyrs morts sous le communisme. Pourtant, on se souvient que Pékin attaqua durement le Vatican pour avoir canonisé des auteurs de « crimes monstrueux » ; les autorités chinoises dénoncèrent particulièrement le choix de missionnaires « complices des impérialistes », référence sans doute au P. Auguste Chapdelaine (1814-1856), prêtre des Missions Etrangères de Paris dont la mise à mort en 1856 servit de prétexte à Napoléon III pour intervenir, aux côtés de l’Angleterre, contre la Chine lors de la seconde guerre de l’opium, et obtenir de nouvelles concessions d’un empire affaibli.

Dans le cas des 17 martyrs du Laos, les dossiers le montrent : le P. Joseph Thao Tiên et seize autres prêtres et laïcs assassinés, exécutés ou morts d’épuisement entre 1954 et 1970, ont trouvé la mort dans un contexte politique particulièrement complexe, celui de la décolonisation, des guerres de libération nationale et de la guerre froide. Certains d’entre eux ont perdu la vie parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment ; parmi les 17, quatre sont ainsi tombés dans une embuscade qui ne leur était pas destinée (les soldats Vietminh attendaient un convoi militaire français).

Actuellement, la Société des Missions Etrangères de Paris ne présente pas elle-même de dossier à la Congrégation pour les causes des saints. La Société des MEP étant formée de prêtres diocésains, elle préfère que ce soit l’évêque du lieu du martyre ou l’évêque du lieu dont est originaire le martyr qui ouvre une cause concernant tel ou tel de ses membres.

L’évangélisation du Laos est récente : ce sont les prêtres des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui, les premiers, y apportèrent l’Evangile, à la fin du XIXe siècle, suivis par les OMI (Oblats de Marie Immaculée) dans les années 1930. Mais rapidement, notamment après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les bouleversements politiques ont rendu leur mission périlleuse. « La guérilla voulait éliminer tout ce qui était étranger et chrétien, expliquait en 2010 le Père Serge Leray, chancelier du diocèse de Nantes et promoteur de justice du procès en béatification. Les missionnaires ont choisi de rester sur place, comme le Saint-Siège le leur demandait, malgré les lourdes menaces qui pesaient sur eux ». Ces dix-sept prêtres et laïcs ont été assassinés ou exécutés au Laos, le P. Jean-Baptiste Malo étant, quant à lui, mort d’épuisement sur le chemin d’un camp de rééducation situé au Vietnam.

Quarante-cinq ans après la mort des deux catéchistes tués en 1970 qui clôturent la liste de ces dix-sept martyrs, le Pathet Lao, qui a pris le pouvoir en 1975 après avoir défait les forces royalistes, est toujours aux commandes de la République populaire démocratique lao. Dans ce pays culturellement bouddhiste, les chrétiens ne représentent qu’une petite minorité et les catholiques sont au nombre de 50 à 60 000. Les évêques des quatre vicariats apostoliques de l’Eglise locale (Luang Prabang, Paksé, Savannakhet, Vientiane) ont appris à rester discrets afin de préserver l’espace de liberté concédé par le pouvoir en place.

Afin de pallier l’absence des familles des martyrs sur place au Laos, les évêques laotiens proposent que des célébrations solennelles soient organisées en France et en Italie pour faire mémoire du témoignage de ces « Serviteurs de Dieu ».

Pour la béatification de ces 17 martyrs, qui pourrait avoir lieu en mai ou juin 2016, les évêques laotiens tiennent cependant fermement à ce que la cérémonie soit organisée au Laos. Le lieu reste à déterminer mais les évêques assument les risques qu’un tel événement représente. Ils souhaitent certes limiter au maximum la venue sur place d’étrangers, y compris les membres des familles des « Serviteurs de Dieu » distingués par l’Eglise, afin de ne pas provoquer les autorités laotiennes ; mais, pour eux, une telle cérémonie marquera le fait que tout comme l’Eglise de Rome est fondée sur le témoignage de Pierre et Paul et de nombreux martyrs, l’Eglise du Laos voit dans ses propres martyrs un fondement solide pour sa croissance et sa vie quotidienne.

Toutefois, selon des sources proches de ce dossier, certains se montrent dubitatifs sur la faisabilité d’une telle cérémonie de béatification aujourd’hui au Laos.

A propos de l'auteur
Eglises d'Asie
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