Culture
Reportage

Singapour : le nouveau soft power culturel

Photo du Musée des Arts et Science de Singapour
Musee Art et Science Singapour (Crédit GUILLAUME SOULARUE/ ONLYWORLD.NE / ONLY WORLD / ONLY FRANCE / AFP)
En 50 ans, Singapour s’est hissée au rang de championne de la croissance asiatique. Longtemps étiquetée comme la ville plus ennuyeuse d’Asie, autoritaire et besogneuse, elle soigne son image pour devenir une ville globale, dynamique, branchée et culturelle. Musées, galeries, foires, Singapour se développe tous azimuts. Les centaines de millions d’euros investis suffiront-ils à créer une « capitale des arts » ?

Si vous dîtes Singapour, il y a de fortes chances qu’on vous réponde « finance », « interdiction de mâcher du chewing-gum » ou encore « place financière ». Consciente de son déficit d’image et de la nécessité de toujours renouveler ses moteurs de croissance, la cité-Etat a fait de l’art et la culture ses nouvelles priorités. Engagé en 2000, le « Renaissance City Plan », s’est fixé comme objectif de transformer Singapour d’ici 2015 en « capitale des arts ». Et force est de constater que le paysage culturel s’est vu profondément modifié.

« Quand je suis arrivée il y a 22 ans, il n’y avait qu’un seul musée et deux ou trois galeries, explique Milenko Prvacki, peintre et professeur émérite à l’école d’art Lasalle. Aujourd’hui, vous avez plus d’une dizaine de musées et une centaine de galeries ! C’est incroyable la rapidité à laquelle tout s’est développé ».

Contexte

 C’est le ministre singapourien des finances Hon Sui Sen, qui emploie le premier le mot « Renaissance » pour qualifier la nouvelle politique des arts dans la cité-Etat en 1981. Le gouvernement veut être un « patron des arts » à l’image des princes florentins du XVème siècle : les artistes travaillent sur commande et dans les limites fixées par leur patron. Autrement dit, l’art doit rester au service des intérêts de l’Etat (lire l’article de Ruth Bereson sur les prémices de la politique culturelle singapourienne).

Suivant sa feuille de route, le gouvernement, dans un premier temps, développe et renforce les infrastructures. De nouvelles institutions culturelles, comme la salle de spectacles l’Esplanade dont l’architecture ressemble à un durian géant de verre et d’acier, ont vu le jour en 2002. Les musées existants sont rénovés, de nouveaux sont construits.
Au-delà du « hardware », le gouvernement encourage également les différentes troupes et entend multiplier les évènements artistiques. Et pour cet objectif ambitieux, Singapour a les moyens. Car ici, la culture est à l’abri des coupes budgétaires. Depuis 2005, le budget consacré à l’art et à la culture a été multiplié par trois, passant de 154 millions d’euros à près de 470 millions d’euros, soit 0,2% du PIB.

Au-delà des infrastructures, les artistes peuvent aussi bénéficier de bourses de la part du gouvernement. En 2014, plus de 13 millions d’euros ont été débloqués sur une période de 5 ans pour permettre aux artistes singapouriens de participer à des foires, des festivals ou des résidences d’artistes à l’étranger. « Ici, les artistes sont dans une situation confortable, peut-être trop », reconnaît Sherman Ong, vidéaste et photographe de 44 ans, né en Malaisie mais résidant à Singapour. S’il faut susciter des vocations artistiques dans un pays où l’argent est roi, la générosité du gouvernement ne nuit pas.

Multiplication des grands projets artistiques

En misant sur l’art, Singapour a un objectif : renforcer son attractivité tant auprès des touristes que des talents qui voudraient s’y installer. Pour accroître sa visibilité et sa nouvelle position de « hub » artistique en Asie, la cité-Etat ne lésine pas sur les projets. Parmi eux, l’organisation d’une grande foire d’art contemporain, pour laquelle a été mobilisé Lorenzo Rudolf, ancien directeur d’Art Basel. Un an plus tard, Art Stage nait avec l’ambition de faire apparaître Singapour sur la carte mondiale de l’art et de compter face à Hong Kong, sa rivale. En 2011, parallèlement à la foire, une grande semaine Art Week, avec plus de 100 évènements, est organisée.

Les grands projets se multiplient. Plus de 6 millions d’euros ont par exemple été investis pour convertir d’anciens baraquements de l’armée britannique des années 1930, en complexe regroupant plusieurs galeries d’art, connu sous le nom de Gilman Barracks et inauguré en 2012. Un programme piloté par l’agence de développement singapourienne (EDB – Economic Development Board), et qui a su rassembler 13 galeries internationales.

Toujours en quête de reconnaissance, Singapour souhaite également attirer des institutions étrangères. En 2008, L’EDB se tourne vers la Pinacothèque de Paris et déroule le tapis rouge à son fondateur Marc Restellini. « Je n’avais jamais pensé à Singapour », avoue-t-il. Sur place, ses hôtes lui présentent différents lieux possibles. Marc Restellini est alors séduit par une belle bâtisse coloniale de 9 000 m2 surplombant le parc de Fort Canning, en plein cœur de la ville. Restellini signe un contrat de 10 ans avec l’office du tourisme de Singapour : « j’ai carte blanche sur la programmation et je dois organiser au moins 2 expositions par an » . A cela s’ajoute le prêt d’une cinquantaine d’œuvres qui seront exposées de façon semi-permanente. L’inauguration est prévue pour mai 2015.

L’Art, outil de soft power

A l’heure où Singapour fête son 50e anniversaire, la cité-Etat compte justement sur la carte culture pour dire au monde entier qu’elle ne veut plus être réduite à sa seule réussite économique. C’est donc l’image d’une ville créative que les autorités ont choisi de mettre en avant à l’occasion des festivités. Initiée par l’office du tourisme de Singapour, l’exposition Singapore : Inside out sera présentée dès le mois d’avril à Pékin, Londres puis New York, avant de revenir à Singapour en novembre. Elle met en avant les « talents créatifs » de la cité-Etat. « C’est une facette méconnue de Singapour que nous allons dévoiler », insiste l’architecte Randy Chan qui dirige le projet.

L’art sera également à l’honneur lors du festival « Singapour en France » de mars à juin 2015. Au total, plus de 70 évènements seront organisés dans 7 villes différentes. « Ce sera la plus grande présentation de la scène artistique singapourienne à l’étranger », promet Tan Boon Hui, le directeur artistique du festival. Au-delà des arts visuels, il y aura également de la danse, de l’opéra, du cinéma et du design. L’occasion pour la cité-Etat, longtemps considérée comme un désert culturel, de prendre sa revanche en investissant de hauts lieux de la culture française : le Grand Palais, le Palais de Tokyo, le Musée d’art contemporain de Lyon ou encore le Lieu Unique à Nantes.

Si Singapour affirme clairement son orientation contemporaine, elle revendique aussi son identité.

« Nous sommes asiatiques, affirme Tan Boon Hui. L’Asie, c’est notre héritage et à nous d’aller de l’avant ».

C’est ainsi par exemple que plusieurs villes de France programmeront des concerts de Nanyin, l’une des formes les plus anciennes de musique chinoise, arrivée après la Seconde guerre mondiale à Singapour avec les nombreux immigrants chinois.

Cet ancrage régional et la volonté de s’imposer comme le hub artistique en Asie du Sud-Est, se traduiront notamment au travers de la future National Gallery of Singapour, qui doit ouvrir ses portes en novembre 2015. Avec plus de 8 000 œuvres réparties sur plus de 64 000 m2, le musée présentera la plus grande collection d’art moderne d’Asie du Sud-Est. « Nous allons raconter l’histoire de l’art à Singapour, mais aussi de toute la région », précise Eugene Tan, le directeur du musée, qui souhaite s’imposer comme l’institution majeure des arts visuels dans le Sud-Est asiatique.

Et la création ?

Malgré les millions de dollars et la volonté du gouvernement, devenir une capitale artistique ne se décrète pas. « Le gouvernement a injecté des sommes colossales dans l’art pour créer des musées, organiser des foires, explique Milenko Prvacki. Mais ici, les personnes qui ont une expertise en art contemporain se comptent sur les doigts d’une main ». Singapour peut-elle devenir une ville d’art alors que les bases d’un écosystème n’existent pas ?

« Il n’y a que très peu de curateurs indépendants, ajoute Sherman Ong. La plupart dépendent d’institutions et ont un salaire confortable à la fin du mois ; ce qui ne les encourage pas à prendre des risques. »

Se pose également la question de l’environnement : est-il propice à la création artistique ? Les artistes ont-ils vraiment carte blanche sachant qu’avant chaque représentation, théâtre, exposition ou film, un dossier doit être envoyé à l’autorité en charge de la censure ? Malgré de timides évolutions, de nombreux thèmes comme la sexualité, la politique, la religion, les questions raciales restent des sujets extrêmement sensibles. A Art Stage en 2011, la performance de l’artiste indien T. Venkannal qui posait nue, a été annulée après un interrogatoire de police. L’installation « Welcome to the Hotel Mumber » du britannique Simon Fujiwara, qui traitait de la pornographie homosexuelle, a également été interdite. La censure sait aussi agir plus discrètement en refusant des subventions à certains projets artistiques. C’est ainsi par exemple que le livre Floating on a Malaysian Breeze n’a pu obtenir de bourse de publication pour avoir dénoncé d’une ligne la loi sur l’homosexualité à Singapour.

Mais les artistes ne se découragent pas. Aux yeux du vidéaste Sherman Ong, l’important reste de pouvoir montrer son travail au public singapourien. « L’art peut aborder certains sujets de façon indirecte et provoquer tout de même la réflexion chez le spectateur, explique l’artiste. Je connais les contraintes et mon œuvre parvient à exister dans ce cadre. »

Marion Zipfel à Singapour

A propos de l'auteur
Marion Zipfel
Journaliste à Singapour depuis 5 ans et collabore à différents médias : Europe 1, La Lettre de l’Expansion, Le Journal des Arts. Elle est l’auteure de « Portraits de Singapour » (Hikari) et « Chine : les nouveaux milliardaires rouges » (Editions de l’Archipel).