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Vietnam et Etats-Unis : une nouvelle ère stratégique ?

Le secrétaire général du Parti communiste vietnamien Nguyen Phu Trong reçu par le président américain Barack Obama dans le Bureau Oval à la Maison Blanche, le 7 juillet 2015 à Washintgon
Le secrétaire général du Parti communiste vietnamien Nguyen Phu Trong reçu par le président américain Barack Obama dans le Bureau Oval à la Maison Blanche, le 7 juillet 2015 à Washintgon. (Crédit : SAUL LOEB / AFP)
Les relations entre Hanoi et Washington, ennemis d’hier, entrent dans une nouvelle ère. Elle a débuté officiellement au lendemain de la visite d’Etat qualifiée d’historique du secrétaire général du parti communiste vietnamien Nguyen Phu Trong à Washington, le 7 juillet dernier. Barak Obama l’a reçu dans le bureau ovale de la Maison Blanche comme un chef d’Etat. Au-delà du symbole, l’enjeu est la redéfinition des rapports de forces en Asie-Pacifique, avec la Chine au centre du jeu.
Les caméras sont remballées. Les tapis rouges rangés. Nguyen Phu Trong est rentré à Hanoi, après une dernière visite « amicale ». Une de celles qui préparent l’avenir : après l’entrevue avec Barack Obama, le secrétaire général du PC vietnamien a été reçu au domicile new-yorkais du couple Clinton, pour rencontrer Hillary, donnée favorite à la prochaine présidentielle. De retour au Vietnam, le calendrier est serré pour Trong : le XIIème congrès du parti communiste se prépare pour janvier 2016.
La rencontre du 7 juillet avec Obama aura duré plus de 90 minutes. Ajoutez la demi-heure de plus devant les journalistes et les caméras. « C’était beaucoup plus long qu’avec les chefs d’Etat du Japon et des Philippines », a fanfaronné le service des relations extérieures du PC vietnamien. Les deux dirigeants ont abordé toutes les questions sensibles : la situation en mer de Chine du Sud (appelée mer de l’Est par Hanoi), le Partenariat transpacifique, mais aussi l’embargo sur les ventes d’armes létales au Vietnam, sans oublier les droits de l’homme et les libertés religieuses.

Victoire diplomatique et politique du PC vietnamien

La presse mondiale et la plupart des observateurs ont seulement retenu le fait que le numéro un vietnamien, sans équivalent dans le système politique américain, chef d’un parti unique qualifié jusqu’alors d’autoritaire, ait été reçu à Washington comme un chef d’Etat, sans en posséder le titre. Le symbole est d’autant plus fort que Nguyen Phu Trong est considéré comme un « conservateur » plus proche sur le plan idéologique de la Chine que des Etats-Unis. On peut donc à juste titre parler ici de « victoire » à la fois diplomatique et politique : non seulement le parti communiste vietnamien est reconnu comme un acteur à part entière sur la scène internationale, mais cette reconnaissance conforte son rôle à l’intérieur du pays.
Rappelons tout de même que le rapprochement entre les deux Etats ne date pas de juillet dernier. Initié par Hanoi, il a commencé dès 1985 quand les dirigeants vietnamiens ont constaté l’échec de l’économie planifiée. Il s’est accéléré à partir de 1989 avec la chute du monde communiste en Europe. Depuis, le secrétaire général et l’ensemble des politiciens vietnamiens, ont privilégié le pragmatisme, à l’instar des Américains.
Aujourd’hui comme il y a trente ans, c’est la realpolitik qui prime : les intérêts des deux pays convergent sur une volonté commune de refroidir l’agressivité de la Chine et d’endiguer son expansionnisme. Pour le Vietnam, il s’agit de rééquilibrer des relations trop défavorables avec le voisin chinois, notamment sur le plan économique. Les Etats-Unis, quant à eux, veulent préserver leur position stratégique et commerciale en Asie-Pacifique.

Le Partenariat transpacifique à tout prix

Cette convergence de fait donne un sens au souhait du Vietnam de rejoindre par tous les moyens l’initiative américaine du Partenariat transpacifique ou TPP. Ce super traité de libre-échange, à la fois commercial et géopolitique, exclut la Chine. Le TPP, pour le moment en panne, après l’échec de la dernière négociation d’Hawaï, doit être l’un des accomplissements majeurs de la présidence d’Obama : le clou du « pivot » américain vers l’Asie.
Pour le Vietnam, le prix à payer pour intégrer le TPP sera extrêmement cher à court et moyen terme, vu le manque de compétitivité de son économie par rapport aux autres futurs membres du traité. Mais peu importe. Hanoi veut réduire fortement sa dépendance aux investissements chinois et cherche de meilleurs débouchés pour ses produits, en particulier sur les marchés américains et japonais. De son côté, l’Amérique veut ouvrir le marché vietnamien à ses entreprises et faire du pays un partenaire stratégique. En échange, les Vietnamiens devront se conformer aux conditions exigées par le TPP : à savoir, un Etat moins autoritaire et une société civile ayant voix au chapitre.

Entente stratégique contre la Chine

*La création de « zones de défense d’identification aérienne » oblige les avions les survolant à fournir au préalable leur identité et leur plan de vol. C’est une façon pour la Chine d’asseoir sa souveraineté sur les zones disputées.
Par son activisme en mer de Chine méridionale – ses constructions d’îlots artificiels à finalité militaire, accompagnées de la création unilatérale de « zones de défense d’identification aérienne* » -, Pékin a réussi à se mettre à dos les pays riverains et les Etats-Unis. Tous se disent : cette fois, c’est du concret, la Chine y va vraiment ! Et l’Amérique, pour la première fois depuis longtemps, montre les dents en déployant sa septième flotte du Pacifique dans la zone.
Sans régler la question des disputes de souveraineté sur les îles Spratleys et Paracels, le chef du PC vietnamien s’est assuré le soutien – au moins diplomatique – de Washington pour contenir les visées chinoises. Les deux pays se sont mis d’accord sur une stratégie pour le moins astucieuse : la « défense de la libre circulation maritime mondiale dans l’intérêt de tous », qui permet de rallier les arguments juridiques à l’opinion internationale.

« Manque de résultats » et besoins réels de l’armée vietnamienne

Si l’entente stratégique paraît acquise, elle ne s’est pas traduite en ventes d’armes. Certains observateurs, pour qui c’était le dossier le plus crucial, pensent donc que le Vietnam n’a en fin de compte pas obtenu grand-chose de cette visite à la Maison Blanche. En particulier au sujet de l’embargo américain sur les ventes d’armes létales au Vietnam, partiellement levé par Obama en 2014, mais dont Trong n’a pas obtenu la levée totale. De même, le Vietnam a besoin pour sa défense de certains équipements américains haute technologie comme la détection et certains types de missile. Là-dessus aussi, pas de résultat ni de contrat envisagé.
A regarder cependant la situation réelle de l’armée vietnamienne, cette apparente « absence de résultats » a une importance toute relative. Compte tenu du prix et des limites du matériel exporté (bridage volontaire), il n’est pas très intéressant d’acheter américain pour le Vietnam. Et il ne suffit pas d’en faire l’acquisition. Il faudrait à la fois former les opérateurs et changer une chaîne opérationnelle déjà en place. Avions de combats, navires, sous-marins, missiles, radars… l’armée vietnamienne est en effet équipée – et structurée de facto – par la Russie pour l’essentiel. Ce qui pour autant ne l’empêche pas d’acheter d’ores et déjà des équipements spécifiques – ou modifiés pour elle – en Europe, en France et en Israël.

Diplomatie de l’équilibre et enthousiasme raisonné

Jusqu’où ira cette entente stratégique ? Les Etats-Unis utiliseront-ils le Vietnam comme un « poste avancé » face à la Chine ? « Non, jamais, ce n’est pas dans notre intention, ni dans notre stratégie, répond avec prudence Ted Osius, l’ambassadeur américain à Hanoi, lors d’un entretien en juin dernier. Nous souhaitons seulement que le Vietnam devienne indépendant, fort et prospère. C’est dans l’intérêt de tout le monde. Les Etats-Unis soutiendront toutes solutions conformes au droit international pour résoudre les disputes. »
De toute façon, devenir « allié » des Etats-Unis, comme le Japon et les Philippines, n’est pas non plus la stratégie des Vietnamiens. Ils ont tiré les leçons du passé et ne se font plus guère d’illusion sur la propension de l’Amérique a changé son fusil d’épaule en fonction de ses intérêts. L’essentiel à Hanoi demeure l’équilibre des forces.
C’est l’avis de Bui Kien Thanh, l’ancien conseiller du Premier minstre Vo Van Kiet, l’homme qui a « ouvert » le pays au monde dans les années 1985-86. Thanh n’a rien perdu de ses convictions : « Ni aujourd’hui, ni demain, le Vietnam ne sera un allié des Etats-Unis, ni de la Chine d’ailleurs. En revanche, le Vietnam veut être le partenaire de tous les pays, petits et grands, pour construire la paix, la liberté, la sécurité et la prospérité. Il est illusoire de compter sur un autre pays pour faire tout cela à notre place. Allié et partenaire, ce n’est pas le même rapport d’égalité. Quand vous êtes fort, les autres vous respectent ! » L’homme sait de quoi il parle. Thanh, confident du président anti-communiste de la République du Vietnam (Sud) Ngô Dinh Diêm, représentant de la Banque centrale vietnamienne aux Etats-Unis, non communiste mais nationaliste « éclairé », fut au début des années 1990 mandaté pour lever les derniers obstacles du rétablissement des relations diplomatiques avec Washington.
Comme au temps de la guerre froide et de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis apprécient toujours autant l’importance terrestre et maritime du pays. « Les Américains reconnaissent le rôle essenitiel que joue le Vietnam afin de garantir la paix et la libre circulation en mer de l’Est (nom donné par Hanoi à la mer de Chine du Sud, NDLA), confirme Hoang Anh Tuan, directeur de l’Institut d’étude stratégique. Et le Vietnam sait aussi que les Etats-Unis, première puissance mondiale, sont essentiels, de façon directe, pour favoriser le développement, la sécurité et l’environnement stratégique du pays. »
Que va-t-il se passer avec l’ « ami américain » ? La question occupe les discussions au sein-même de la population vietnamienne. Hoai, un graphiste de 50 ans fait partie des enthousiastes « raisonnés » : « Entre l’impérialisme de la Chine et celui des Etats-Unis, on préfère traiter avec les Américains. Si l’on est assez malin, on pourra en tirer des bénéfices. Avec la Chine, on n’est pas du tout certain… Ou plutôt, on est certain de se faire avoir ! » Selon le dernier sondage de l’institut Pew, pas moins de 76% des Vietnamiens sont favorables aux Etats-Unis. Le taux monte à 89% chez les jeunes urbains éduqués.
Par Vo Trung Dung à Ho-Chi-Minh-Ville

CHRONOLOGIE

11 juillet 1995 : Le président Bill Clinton officialise la « normalisation » des relations diplomatiques avec le Vietnam. Dans la foulée, le secrétaire d’Etat Warren Christopher vient ouvrir l’ambassade des Etats-Unis à Hanoi.

25 juillet 1999 : Les ministre duCcommerce des deux pays — Richard Fischer et Truong Dinh Tuyen — négocient l’Accord bilatéral économique qui sera signé deux ans plus tard à Washington.

13 mars 2000 : Le chef du Pentagone William S. Cohen se rend au Vietnam pour discuter de la recherche des soldats américains morts en mission pendant la guerre et initier la coopération militaire.

16 novembre 2000 : Bill Clinton en visite d’Etat au Vietnam. Une première. Il est acclamé par les Vietnamiens dans la rue.

15 juin 2005 : Le Premier ministre vietnamien Phan Van Khai — un des architectes de l’ouverture vers l’Ouest — visite Washington. Le président George W. Bush se rend au Vietnam un an plus tard.

11 janvier 2007 : Le Vietnam devient le 150ème membre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) avec le soutien des Etats-Unis.

13 janvier 2010 : Le Vietnam se déclare participant au « Partenariat trans-pacifique » (TPP) proposé par les Etas-Unis.

Juillet 2013 : Le président Truong Tan Sang en visite d’Etat à Washington. Les deux pays mettent en place l’accord de partenariat global.

Octobre 2013 : Le général Nguyen Chi Vinh, vice-ministre de la Défense en visite officielle à Washington. Les discussions sur la coopération et la politique de la défense commencent officiellement.

1er octobre 2014 : Le ministre des Affaires étrangères Pham Binh Minh en visite à Washington. Avec son homologue John Kerry, ils annoncent la levée partielle de l’interdiction de la vente d’arme américaine au Vietnam. Le conflit avec Pékin en mer de Chine du Sud est au centre des discussions.

Mars 2015 : Après une série de visites officielles des hauts dignitaires du parti communiste vietnamien à Washington, le ministre de la Sécurité Tran Dai Quang en visite à Washington. Une autre première. Au menu : la coopération policière et de sécurité.

7 Juillet 2015 : visite « historique » à Washington du secrétaire général du parti Nguyen Phu Trong.

A propos de l'auteur
Vo Trung Dung
Journaliste francophone free-lance et multimédia, Vo Trung Dung est un basé à Ho-Chi-Minh-Ville. Il travaille pour les médias français (lemonde.fr, France Télévisions, entre autres) et vietnamiens (Tuôi Tre, VietnamNet et HTV-9). Il a cofondé en 2005 Orizon Photography Group. Il a participé à l’aventure du magazine Asies. De 1989 à 2006, il avait travaillé pour Gamma, Cosmos, Sygma et Corbis.