Politique
L’Edito d’Asialyst

Chine : la mal-gouvernance de crise

Photo d'un photojournaliste en combinaison de protection sur le site de la double explosion de Tianjin
Un photojournaliste en combinaison de protection sur le site de la double explosion de Tianjin, le 20 août 2015. (Crédit : Stringer / Imaginechina / via AFP)
Du SRAS à Tianjin, où va la gouvernance de crise en Chine ? Elle répète les mêmes erreurs structurelles. En 2003, l’ancien président Hu Jintao avait accepté bien tard d’en finir avec l’opacité irresponsable – et aux conséquences mortelles – sur la propagation du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Après le tremblement de terre du 12 mai 2008 dans le Sichuan, le pouvoir central avait imposé un silence de plomb sur les causes de l’effondrement anormal de bâtiments scolaires mal construits : les tristement nommées “écoles en tofu”.

En 2015, où en est-on ? Presque au même point. La Chine de Xi Jinping, auto-proclamée en « lutte contre la corruption », a toujours peur que les catastrophes mettent à jour la gangrène du système. Après la double explosion de Tianjin le 12 août dernier, le danger sanitaire semble évident. Que dit alors le gouvernement sur la qualité de l’eau, de l’air et de la terre à Tianjin ? Il confond l’apaisement des craintes avec le mensonge. Pas d’inquiétude, nous dit-on, les autorités ont pris « toutes les mesures » pour que l’environnement reste « sain ». Et la mousse formée par la pluie acide de mercredi, les sensations de brûlure aux lèvres et aux coudes rapportées par les habitants, les taux effroyables de cyanure dans l’eau ?… Rien n’est assumé. Tout est nié d’avance. Mais pendant combien de temps le mythe de la « stabilité sociale » au sein du Parti l’empêchera-t-il de voir que mentir ou cacher en cas de crise sanitaire, rend plus impopulaire que dire tout de suite la vérité et agir efficacement dans la foulée ?

Le Parti communiste a une peur viscérale des crises liées à la sécurité industrielle et à la santé publique. Continuons d’observer la réaction des autorités à la double explosion de Tianjin : outre le mensonge, la réaction spontanée fut l’habituelle opacité, gravée dans l’ADN du PC chinois depuis la clandestinité forcée des années 1930. L’interdiction signifiée aux journalistes d’être présents sur le site des explosions a permis une chose : on ne connaît toujours pas la cause exacte de l’incendie qui a précédé l’explosion. Et les explosions elles-mêmes, ont-elles été provoquées par ces pauvres pompiers auxquels personne n’avait dit de ne pas aroser d’eau des substances comme le cyanure de sodium ?

Plutôt que de donner des réponses précises, on passe à la deuxième étape : charger les lampistes. Pour l’instant, ce sont les propriétaires, mis aux arrêts, de l’entrepôt où tout a explosé. Leurs « confessions » publiées dans le China Daily ce mercredi (voir notre revue de presse) sont, il est vrai, rarissimes dans un média officiel chinois. Le vice-président de Rui Hai logistics, fils d’un ancien chef de la police portuaire de Tianjin, explique sans remord apparent sa logique de corruption : l’enregistrement de la société sous un prête-nom (pour ne pas que ce soit « mal interprété » vu la position de son père), la poursuite des activités de l’entrepôt malgré l’expiration de la licence depuis fin 2014 (« tout le monde le fait », se défend-il), sans oublier les passe-droits obtenus lors des inspections de sécurité anti-incendie ( « l’accord » des « pompiers du port de Tianjin » était « rapidement obtenu »). Banalité de la corruption industrielle en Chine. Enième reflet d’une mentalité toxique dont le maître-mot est la complaisance généralisée (voir notre article sur le sujet).

Si elle devait s’arrêter là, cette communication officielle, originale sur la forme, serait dans le fond tout aussi banale. Le gouvernement de Pékin a depuis une décennie l’habitude commode de se faire passer pour le « chevalier blanc » contre des gouvernements locaux pourris. Le maire de Tianjin et secrétaire du Parti de la ville a mis tout de même sept jours avant de convoquer une conférence de presse ce mercredi ! Et pour dire quoi ? Son « incontestable responsabilité ». Fichtre. Va-t-il démissionner ? Non. Va-t-il limoger sa direction de la sécurité industrielle dans la zone de développement de Binhai où a eu lieu la catastrophe ? Non. Et les « pompiers du port de Tianjin », vont-ils être inquiétés pour avoir fermé les yeux sur la sécurité du site, avant de devenir des héros-martyrs portés aux nues par CCTV pour unir la nation ? Bien sûr que non. Et l’autorité de régulation de la zone de développement, qui a laissé la société Rui Hai stocker son cyanure sans licence depuis 10 mois ? Elle qui a aussi reconnu que Rui Hai était depuis 2013 sur la liste des sociétés menant des « opérations anormales » !… La liste est longue.

Il faut peut-être chercher beaucoup plus haut les raisons d’un tel « protectionnisme local », selon l’expression chinoise (difang baohuzhuyi). Le numéro 3 du sacro-saint comité permanent du Politburo, l’organe suprême en Chine, n’est autre que Zhang Gaoli, l’ancien baron de Tianjin. Or, Tianjin n’est pas n’importe quelle ville provinciale de troisième rang. En 2013, son port accueillait 500 millions de tonnes de marchandises et 13 millions de conteneurs par jour, soit le 4ème port au monde en tonnage et le 9ème en débit de conteneurs. C’est aussi l’un des points d’entrée majeurs des matières premières et des hydrocarbures en Chine. Surtout, la ville natale de l’ancien Premier ministre Wen Jiabao est l’une des quatre municipalités sous le contrôle direct du gouvernement central. Lequel a ici de grands projets : intégrer Tianjin, Pékin et la province voisine du Hebei dans une grande mégalopole de 130 millions d’habitants. Soit l’équivalent au Nord du Delta de la rivière des Perles, où Canton, premier poumon de la croissance chinoise, Shenzhen et Hong Kong se dirigent aussi vers l’intégration urbaine.

Dans une dépêche du 15 août, l’agence Chine nouvelle, rapportait l’appel de Xi Jinping aux autorités « à tirer les leçons extrêmement profondes » de la tragédie. Ses mots d’ordre : maintenir un « développement sécurisé » (anquan fazhan) et garantir « les intérêts du peuple en priorité » (renmin liyi zhishang). Mais comment croire que le Parti pourra tirer de telles leçons s’il ne remet pas en cause toute sa chaîne de gouvernance ? S’il n’abandonne pas son opacité paranoïaque ?

Ces interrogations pèsent sur la sécurité future du pays tout entier. La Chine est en train de développer à vitesse fulgurante son parc de centrales nucléaires. Comment être sûr qu’elle fasse primer la sécurité des installations sur les profits ? Les centrales seront-elles construites, comme à Tianjin, dans des zones industrielles proches des quartiers résidentiels ? Comment sera géré un accident majeur comme Tchernobyl ou Fukushima ? Certes, les mêmes questions se posent en Occident ou au Japon. Mais en Chine, il est grand temps que le pays se dote d’un plan transparent pour gérer les risques NRBC (nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques). Et que le Parti accepte enfin des contre-pouvoirs dans la société civile. A savoir des ONG environnementales libres de demander des comptes aux industriels pour la sécurité des citoyens. Chose inexistante à Tianjin.

Par Joris Zylberman

A propos de l'auteur
Joris Zylberman
Joris Zylberman est directeur de la publication et rédacteur en chef d'Asialyst. Ancien correspondant à Pékin et Shanghai pour RFI et France 24, cofondateur de la société de production Actuasia, écrit, réalise et produit des reportages sur la Chine depuis 9 ans. Il est co-auteur des Nouveaux Communistes chinois (Armand Colin, 2012) et co-réalisateur du documentaire “La Chine et nous : 50 ans de passion” (France 3, 2013).