Economie
Reportage

Népal : le Mustang sans trekkeurs

Une trekkeuse solitaire en route vers Dhakmar dans le Mustang au Népal, en juillet 2015
Une trekkeuse solitaire en route vers Dhakmar dans le Mustang au Népal, en juillet 2015. (Copyright : Stéphane Huët)
Faire du tourisme au Népal après le terrible séisme du 25 avril, la chose peut paraître incongrue. En réalité, les Népalais n’attendent qu’un redémarrage du secteur qui emploie un demi-million de personnes dans le pays. D’autant qu’il est des zones demeurées intactes où ce secteur d’activité reste primordial. C’est le cas au Mustang, surnommée « le dernier royaume interdit » sur le plateau tibétain, car fermé aux touristes jusqu’en 1992 et toujours dirigé par un roi et une reine. Ces dernières années, des centaines de trekkeurs venaient admirer ses paysages à couper le souffle. Les tours opérateurs voudraient profiter de cette région très courue pour redresser la tête près de 5 mois après le tremblement de terre. Mais les chambres d’hôtes restent encore quasiment désertes. Stéphane Huët est allé le constater par lui-même.
Plus de cent jours après le séisme du 25 avril, quelques pays européens déconseillent toujours les voyages au Népal. Pourtant, les Népalais n’arrêtent pas de le dire : leur pays a, plus que jamais, besoin du tourisme pour se relever. Même s’il ne contribue qu’à 3,9% du Produit intérieur brut (PIB), ce secteur crée 504 000 emplois (selon le rapport Travel & Tourism – Economic Impact 2014 Nepal). Et à cela, il faut ajouter les nombreuses professions dans les secteurs périphériques.
Déjà un mois après le tremblement de terre, les Népalais avaient utilisé Internet pour faire passer ce message. Le mot-dièse #VisitNepal2015 lancé sur les réseaux sociaux par l’hebdomadaire Nepali Times avait été repris par des centaines de Népalais et autres amis du Népal. Plus récemment, les touristes se trouvant dans le pays ont commencé à poster des photos d’eux avec l’inscription « I am in Nepal Now ». Avec cette campagne, ces voyageurs veulent faire passer le message que le Népal est désormais sûr.

Contexte

C’était il y a plus de 5 mois : un séisme de 7,8 sur l’échelle de Richter et ses nombreuses répliques tuait plus de 8800 personnes et faisait quelque 23 000 blessés. La secousse a également causé des destructions majeures au patrimoine népalais comme la Tour Bhimsen à Katmandou, qui s’est effondrée, et le Pashupatinath Temple, le plus important sanctuaire hindou du pays, partiellement détruit.

Deux rapports des autorités népalaises ont déclaré qu’il était à nouveau possible de recommencer le tourisme dans le pays, notamment le trekking en montagne. Le dernier en date, commandé par Katmandou à l’équipe américaine de géotechniciens, Miyamoto International, a été publié début août dernier : il identifie des dangers mineurs à circonscrire sur 2 routes de trek parmi les 35 utilisées dans le pays ; il suggère ainsi de refaire le tracé d’un des sentiers de l’Everest. Si beaucoup ont salué ces rapports comme une « bonne nouvelle », certains professionnels les contestent, considérant qu’ils ont été confectionné à la va-vite. Interviewé par la BBC, Ramesh Dhamala, président de la Nepal Trekking Agents Association a déclaré que les opérateurs n’enverraient pas leurs clients sur la base de ces deux rapports.

Panorama de Dhakmar avec vue sur les monts Tilicho, Thorong, Yak Kawa et Yak Khanga - Népal, juillet 2014. (Copyright : Stéphane Huët)

Consignes de prudence de la part des Européens

Le chemin est encore long. Les professionnels du tourisme dans le pays déplorent que certains pays européens n’aient toujours pas mis le Népal en zone verte depuis le 25 avril. Par ailleurs, les autorités de Katmandou souhaiteraient que des consignes géo-spécifiques soient données. « Il y a des endroits qui n’ont pas été touchés par le séisme, et qui sont praticables et tout à fait sûrs », explique Rupak Roka, un guide de montagne.
Dans les conseils à leurs ressortissants, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis ont déjà adopté des conseils précis selon les différentes zones touristiques. La France, comme la Suède ou l’Espagne, préfère rester prudente. « Bien sûr, il y a des régions qui n’ont pas été touchées, mais pour y aller, il faut bien passer par Katmandou ou Pokhara », fait remarquer un employé de l’ambassade de France à Katmandou. D’autres ambassades étrangères au Népal disent que les consignes de sécurité seront d’autant plus cruciales en automne quand la saison de trek commencera.
Rupak Roka avec un trekkeur à Kagbeni. (Copyright : Ophélie Belin)

Nombre de trekkeurs divisé par dix

Si les mois de mousson constituent une période creuse pour la majorité des treks au Népal, le Mustang est en revanche à l’abri des pluies. Cette région mystique du plateau tibétain est surnommée « le dernier royaume interdit », car elle était fermée aux touristes jusqu’en 1992 et est toujours dirigé par un roi et une reine. Malgré le prix élevé du permis de trek (500 dollars), le Mustang attire des centaines de trekkeurs chaque année entre mars et septembre pour ses paysages et son ambiance uniques. Et comme il a été presque totalement épargné par le tremblement de terre du 25 avril, les agences de voyage et de trek essaient tant bien que mal de communiquer dessus. Mais les touristes sont rares.
L’Annapurna Conservation Area Project (ACAP) qui délivre les permis de trek pour le Haut Mustang, n’en a distribué que 667 entre le début de la saison (mars) et juillet – dont 166 après le séisme. L’an dernier à la même période, pas moins de 1666 trekkeurs avaient visité la région. « Le séisme a été un coup dur pour les professionnels du tourisme, dit Narendra Lama, chargé de mission Tourisme à l’ACAP. Il a frappé le pays juste au début de la saison de trek dans le Mustang ».
Près du monastère de Luri à 4000m d'altitude, les sentiers du Mustang sont déserts - Népal, juillet 2014. (Copyright : Stéphane Huët)

« Plus risqué de traverser la rue à Paris »

Une visite dans le dernier royaume interdit en juillet a confirmé ces statistiques peu encourageantes. Le petit avion reliant Pokhara à Jomsom était seulement rempli à moitié. Les maisons d’hôtes, intactes, attendaient désespérément des clients. Sur les sentiers de trek, pas un chat. Rupak Roka qui accompagnait deux trekkeurs dans le Mustang en juillet, savait que les touristes y seraient rares, mais il ne s’attendait pas à autant d’annulations.
« Toutes les maisons d’hôtes sont vides ! Je n’ai jamais vu ça, même durant les plus basses saisons. »
Seulement trois trekkeurs français ont été aperçus dans une maison d’hôtes de Dhee. Parmi eux, Camille Niquin et son ami Thomas Peverelli qui avaient préparé leur voyage au Népal pendant un an. Pour Camille, il n’y avait aucune raison de l’annuler après le séisme. « Je ne vois pas pourquoi on aurait peur : nous n’avons senti aucune réplique depuis le début de notre trek, dit-elle. De toute façon, c’est impossible de savoir s’il y aura un autre séisme ou pas. C’est probablement plus risqué de traverser la rue à Paris. »
La petite école de Chhusang au pied d'une falaise - Népal, juillet 2014. (Copyright : Stéphane Huët)

« Je dors sous une tente avec famille car mon épouse a peur »

Dans tous les villages du Haut Mustang où ils sont passés, Camille et Thomas ont entendu les locaux leur dire qu’ils étaient les premiers touristes depuis fin avril. « Mais je crois que c’est vraiment le meilleur moyen d’aider le Népal après le séisme : venir ici et consommer local », ajoute Thomas. Après leur trek dans le Haut Mustang, les deux Français partaient pour un autre trek, de vingt jours, dans le Dolpo.
Si Camille Niquin reconnaît être « intolérante » par rapport aux touristes qui ont peur de venir au Népal après le séisme, les habitants du Mustang ne veulent pas blâmer ceux qui ont annulé leur voyage. « Même certains d’entre nous ont peur, dit Kunga Gurung, propriétaire d’une maison d’hôtes à Ghilling. Je dors toujours sous une tente avec ma famille parce que mon épouse a peur pour notre sécurité et celle de nos deux enfants. » Pourtant, dans ce petit village au pied du col Zaite, les rares maisons touchées par le tremblement de terre ont seulement de petites fissures.
Certains habitants de Ghilling préfèrent encore dormir sous des tentes pour des raisons de sécurité. (Copyright : Stéphane Huët)

Double peine

Même le palais royal de Lo Manthang est vide depuis le 25 avril. « Normalement les portes sont ouvertes et les touristes peuvent visiter le palais, explique Karma Wangyal, le propriétaire d’une boutique de souvenirs de la ville. Mais le roi et la reine sont allés à Katmandou pour des raisons de sécurité. » Vu de l’extérieur, le palais royal semble avoir été épargné, comme toutes les maisons d’hôtes de Lo Manthang.
À l’entrée de la capitale du Mustang, le Mystique Himalayan Hotel n’a reçu que dix clients depuis le début de la saison. Le gérant, Ram Bahadur Gurung, souligne que ça fait dix fois moins que l’année précédente à la même période. « On avait beaucoup de réservations pour toute la saison, mais elles ont toutes été annulées après le 25 avril », soupire-t-il. À Lo Manthang, les boutiques de souvenirs affichent des prix au rabais pour attirer des clients qui n’arrivent pas. « Toutes ces annulations après le séisme, c’est comme une double peine pour nous », déplore le patron d’une des boutiques.
L’atmosphère est encore plus désolant à Dhakmar, pourtant un des villages les plus appréciés sur la route du Haut Mustang. Les falaises rouges à gauche et les collines vertes sur la droite offre une perspective à couper le souffle sur les montagnes enneigées. Le bruit du ruisseau qui coule fait de ce village le plus paisible du Haut Mustang – désormais trop paisible. Les maisons d’hôtes de Dhakmar n’attendent même plus de touristes. « Tous les propriétaires sont partis à Pokhara. Nous n’avons vu aucun trekkeur ici depuis le 25 avril », dit un habitant du village.
Les commerçants de Lo Manthang assis devant leurs boutiques fermées, faute touristes - Népal, juillet 2014. (Copyright : Stéphane Huet)

Permis de trek moins cher pour relancer le tourisme ?

Dans le Haut Mustang, de nombreux professionnels du tourisme attendent que le gouvernement prenne des mesures pour redynamiser le secteur. Quelques-uns pensent que la réduction du prix pour le permis de trek pourrait encourager les touristes à venir visiter leur région. « Nous avons entendu dire qu’il pourrait passer de 500 à 100 dollars, mais n’avons aucune confirmation à ce sujet », dit le guide Rupak Roka.
L’information d’une réduction du prix du permis a été relayée dans plusieurs quotidiens népalais et même sur un site français spécialisé sur le trek. Mais Narendra Lama de l’ACAP précise que c’est seulement une proposition faite par le Tourism Recovery Committe de Pokhara. « Cela n’a toujours pas été discuté par les autorités compétentes », prévient-il.
Créé après le séisme du 25 avril, le Tourism Recovery Committee Nepal est chargé de trouver des solutions pour relancer le tourisme dans le pays. Si les tours opérateurs présents à la conférence « Turning Point in Tourism » début juillet à Katmandou affirmaient que le secteur était déjà menacé bien avant le 25 avril, d’autres préfèrent adapter leurs circuits aux possibilités qu’offre le Mustang.
Pour le guide Rupak Roka, il ne faudrait pas attendre une hypothétique réduction du permis de trek pour visiter le royaume interdit. « Le Mustang est sécurisé et très calme, assure-t-il. C’est maintenant qu’il faut y aller. »
Stéphane Huët à Katmandou
A propos de l'auteur
Stéphane Huët
Stéphane Huët est un journaliste mauricien installé au Népal depuis octobre 2013. Après avoir collaboré à divers magazines de Katmandou, il rejoint l’hebdomadaire Nepali Times en juillet 2014 pour lequel il écrit principalement sur la culture. Pendant près d’un an, il a animé l’émission musicale Free Wheelin’ sur la webradio rvlradio.com. Avant de se retrouver au Népal, Stéphane passe deux ans à Nosy Be, Madagascar. Là-bas, il travaille dans le tourisme et collabore au mensuel No comment. Il a également une expérience de la presse quotidienne et de la radio dans son pays d’origine. Depuis septembre 2012, Stéphane a son blog 26 rue du Labrador hébergé sur Mondoblog, un projet porté par l’Atelier des médias de Radio France Internationale (RFI) réunissant 600 blogueurs francophones dans le monde.