Economie
Reportage

Inde : le pari des PME

Vendeur d’étoffes à Jodhpur au Rajasthan (nord de l’Inde), le 24 janvier 2015
Vendeur d’étoffes à Jodhpur au Rajasthan (nord de l’Inde), le 24 janvier 2015 (Crédit : FRILET Patrick / hemis.fr / AFP)
L’Inde compte 356 millions de jeunes âgés de moins de 25 ans, faisant de ce pays la plus jeune nation au monde. Mais la jeunesse indienne se trouve aussi parmi les plus confrontées au chômage, avec près de 13 % de demandeurs d’emploi chez les 18-24 ans, contre moins de 5 % pour l’ensemble de la population. Pour créer de l’emploi, le gouvernement mise sur l’entreprenariat, et favorise les startups et les petites et moyennes entreprises. Face aux multiples obstacles fiscaux et administratifs, les nouveaux entrepreneurs indiens choisissent de se regrouper en plateformes pour mutualiser les coûts et obtenir des financements bancaires. En attendant une harmonisation fiscale longtemps reportée par les autorités. Audrey Durgairajan a sondé le tissu des PME dans l’Etat méridionale du Tamil Nadu.
En 1999, R. Narayan décide de quitter son statut de cadre supérieur pour de grands groupes tels qu’Oracle, Microsoft ou encore Tata Unisys. Il s’associe à Snehashish Bhattacharjee et Debabrata Majumdar pour fonder sa première société dans une pépinière d’entreprise à Noida dans l’Etat de l’Uttar Pradesh. L’entreprise, nommée Denave India Limited, est une plateforme de soutien aux entreprises de toute taille et de tout capital, créée pour leur permettre de rentabiliser leurs achats. « C’est ainsi que j’ai pu me rendre compte des larges différences qui existaient au niveau des bons de commande, raconte R. Narayan. J’ai compris que ce problème pouvait être contourné. » Les frais et les taxes sont en effet souvent un obstacle difficile à surmonter pour de nombreuses entreprises qui débutent. R. Narayan y voit pour lui une deuxième opportunité. En 2012, sans abandonner Denave India, il lance Power2sme (« le Pouvoir aux PME »), une autre plateforme regroupant différentes startups et PME, dans le but de réduire les coûts liés aux taxes en achetant groupé.
Résultat : 30 000 PME ont suivi le mouvement : « Le coût des matières premières n’est qu’une petite part de notre succès, commente R. Narayan. Nous travaillons avec différentes banques et institutions pour aider les jeunes entreprises ; nous allons directement les voir et nous leur disons : « Nous sommes un réseau de centaines de PME, pourquoi ne pas travailler ensemble ? » Les banques nous suivent généralement, et c’est un grand encouragement car les PME ne reçoivent aucun autre soutien financier. C’est d’ailleurs le principal défi pour ces petites structures. »
En septembre dernier, Power2sme a reçu 420 millions de roupies, soit presque 6 millions d’euros pour consolider et développer le marché des PME à travers tout le pays.

Contexte

Les petites et moyennes entreprises sont aujourd’hui, la colonne vertébrale de l’économie indienne et représentent à elles seules 45% de l’industrie de ce pays, le deuxième secteur le plus important après l’agriculture. Elles sont néanmoins encore loin derrière la croissance de ce type d’entreprises dans les pays développés. Un retard qu’elles ne tarderont pas à rattraper. Selon les estimations, les PME indiennes devraient connaître une croissance de 8 à 12% entre 2017 et 2018.

Le « Make in India », nouvelle ère pour l’industrie en Inde

Au niveau national, la campagne « Make in India » inaugurée par le Premier Ministre Narendra Modi peu de temps après son élection en mai 2014, tente de faire de l’Inde une superpuissance industrielle ; notamment dans les secteurs de l’automobile, de la chimie, des technologies de l’information, de la pharmacie, du textile, de l’aviation ou du tourisme. Objectif : créer ainsi suffisamment d’emplois pour les 356 millions de jeunes de moins de 24 ans. Un projet très ambitieux dans un pays où le chômage des jeunes atteint les 12,9 %.
« Des instituts ont été créés pour permettre aux jeunes de se former à l’entreprise, explique R. Mahesh, directeur du bureau des MSME (PME et startup) de la ville de Chennai. Nous en avons disséminé 32 dans l’Etat du Tamil Nadu et sur le territoire de Pondicherry, pour encourager les entrepreneurs ou futurs entrepreneurs ». Ces programmes peuvent aller de quelques jours à six mois et sont accessibles à tous les jeunes de plus de 18 ans, sous réserve de payer les frais d’adhésion. Le gouvernement local fait également la part belle à ces entreprises, en annonçant en septembre prochain un rendez-vous entre les grandes compagnies et les PME, un calendrier censé booster la campagne « Make in India » au Tamil Nadu.
Cet Etat du Sud-Est indien n’est pas un cas isolé. La campagne « Make in India » s’est développée partout en Inde avec pour leitmotiv une course à la compétitivité. Selon R. Narayan, également vice-président de l’association des MSME à la Fédération Indienne des Chambres de Commerce et d’Industrie (FICCI), « le Make in India marque un tournant en Inde vers l’industrie, alors que d’un point de vue politique le pays était depuis les années 1990 davantage tourné vers les services. » Les PME pourraient profiter de cette opportunité pour propulser l’Inde au rang de puissance industrielle. C’est en tout cas la volonté de Narendra Modi, qui aimerait voir son pays tutoyer les 10% de croissance économique globale – à l’heure actuelle, le PIB a du mal à dépasser les 7,5 %.

La place des investisseurs étrangers

L’autre aspect du « Make in India » était de permettre aux entreprises étrangères de s’installer en Inde, pour développer l’économie. Pour Michèle Janézic, qui a fondé son agence d’incubation d’entreprises, ce n’est qu’une confirmation de ce qui se passe déjà depuis un certain nombre d’années en Inde.
« A 45 ans, le grand groupe pour lequel je travaillais a revendu l’une de ses filiales, et j’ai donc perdu mon emploi. J’avais déjà travaillé 30 ans ici, j’y avais mon réseau, et je savais que les pays des BRICS tels que l’Inde avait un fort besoin de développement, et que le savoir-faire français pouvait être transféré. » En 2009, elle lance donc son entreprise, une structure d’accompagnement pour les PME en Inde : « A travers l’incubation, nous opérons ce transfert de savoir-faire et de technologie. Pour moi, le « Make in India » confirme l’approche que nous avons. Si l’on part du principe que l’Inde est un pays neuf, on comprend qu’il y a des secteurs très professionnalisés tels que les technologies de l’information, mais que d’autres secteurs restent à bâtir. C’est là que les PME peuvent réellement apporter quelque chose. »
Nombre d’entrepreneurs n’attendent pas de changement soudain, même s’ils saluent la volonté politique des autorités. C’est l’avis de Kazem Samandari, président de la chaîne de boulangerie française L’Opéra : « L’activité économique est plutôt une activité pragmatique. Vous avez un gouvernement qui arrive au pouvoir avec ce qui peut-être qualifié au départ de déclarations d’intentions. Il faut plutôt voir cela comme des objectifs, des directions qui sont données au pays. Pour que cela se traduise en acte, il faut qu’il y ait des actions menées sur le terrain par les entreprises. »

Vers une harmonisation des taxes

Toutefois, il restait un obstacle de taille pour ces petites sociétés : la double taxation imposée par l’Etat central et les gouvernements régionaux faisant augmenter les coûts de production. La donne pourrait changer puisque le ministre des Finances, Arun Jaitley, a récemment annoncé l’adoption de la GST, une nouvelle taxe sur les biens et services qui remplacera toutes les taxes précédentes, dont la TVA et les impôts indirects sur la consommation comme le droit d’accise. Le gouvernement prévoit l’adoption pour le 1er avril 2016 – même si le débat au Parlement est toujours bloqué. « La GST devrait changer le business des PME en Inde », se réjouit par avance R. Narayan, le créateur de la plateforme Power2sme.
Cette mesure, reportée trois fois par les précédents gouvernements, fait l’unanimité auprès d’entrepreneurs comme Kazem Samandari : « Nous possédons un centre de production qui alimente une douzaine de boutiques et de magasins. Nous souffrons chaque fois qu’il y a un déplacement, car notre activité est enregistrée dans l’Etat de Delhi, mais le centre de production est, lui, enregistré en Uttar Pradesh. Donc la préparation des documents de transport, la législation fiscale sur trois Etats en Haryana, à Delhi, et Uttar Pradesh est pour nous un véritable casse-tête. » A raison de quatre livraisons par jour dans 12 magasins, l’entreprise familiale doit faire face à un cauchemar administratif au quotidien : « Chaque fois, nous avons des documents à remplir que nous devons soumettre, sans compter que chaque Etat à sa propre politique fiscale. Cela demande deux personnes chez nous qui ont pour seule et unique tâche de remplir ces formulaires… »
La GST promet certes une simplification très attendue par les entreprises, mais pour les consommateurs, les prix ne risquent-ils pas de grimper, si le gouvernement souhaite maintenir son niveau de taxe ? Non, répond R. Mahesh, directeur du bureau des MSME du gouvernement de Chennai : « La proposition d’une taxe sur les biens et les services telle que la GST ne fera que réduire les coûts, ce qui bénéficiera aux industrielles pour améliorer les profits et la compétition. Nous espérons ainsi que cela impactera les consommateurs en termes de baisse des prix. Nous espérons également une augmentation des exportations. » Les sociétés exportatrices pourront ainsi bénéficier de crédit à court terme pour pouvoir payer ces taxes, le temps que le client puisse recevoir sa commande, et l’argent rentrer dans les caisses.
Une série d’autres mesures pourraient également faciliter l’installation des PME et startups en Inde. « Avec le « Digital India », souligne R. Narayan, le gouvernement souhaite permettre aux nouveaux entrepreneurs de créer leur entreprise en seulement trois jours. » Toutefois, comme le rappelle R. Mahesh, cette politique devra faire ses preuves, « Nous ne pourrons juger des benefices de ces mesures et de leur impact que lorsqu’elles seront appliquées. » Il s’agit donc pour le gouvernement de Narendra Modi, d’une échéance à ne pas manquer.
Par Audrey Durgairajan à Madurai (Tamil Nadu)
A propos de l'auteur
Audrey Durgairajan
Audrey Durgairajan est journaliste indépendante en Inde, et collabore avec différents médias Français (Ouest-France, Rue 89) et Indiens (Indes Magazine). Lorsqu’elle n’est pas en reportage, elle forme les étudiantes de License Journalisme et Communication de Madurai (Tamil Nadu).