Politique
Entretien

70 ans après la défaite japonaise : "excuses" ou fierté nationale ?

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe à la tribune de la Diète lors d’un débat sur sa réforme militaire controversée le 16 juillet 2015
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe à la tribune de la Diète lors d’un débat sur sa réforme militaire controversée le 16 juillet 2015 (Crédit : YOSHIKAZU TSUNO / AFP)
Le souvenir de la fin de la Seconde Guerre mondiale est célébré le 15 août au Japon. Cette année, le pays commémore le 70e anniversaire de la fin de la guerre de Quinze Ans (1931-1945), dont la guerre du Pacifique (1941-1945) représente la phase finale. C’est en effet le 15 août 1945 que l’empereur Hirohito a prononcé un discours radiophonique informant la nation de la défaite de l’Empire. Shinzo Abe, l’actuel Premier ministre, s’apprête à publier un discours comme deux de ses prédecesseurs. Va-t-il exprimer à nouveau les « regrets » ou « excuses » du Japon ? Ou bien usera-t-il d’un ton moins contrit, reflet d’une fierté nationale plus décomplexée à l’image de sa politique ? Les voisins chinois et coréens l’attendent au tournant. Ce « suspense » sur le discours d’Abe témoigne encore du lourd passif historique et du difficile travail de mémoire, qui plombent toujours les relations entre les pays asiatiques.

Entretien

Quelle est la stratégie politique de Shinzo Abe dans le cadre de ce 70ème anniversaire de la capitulation japonaise ? Jean-François Heimburger s’est entretenu avec Thierry Guthmann, auteur de Shintô et politique dans le Japon contemporain (L’Harmattan, 2010) et de Précis de politique japonaise (L’Harmattan, 2011), et professeur de culture politique comparée à l’université de Mie au Japon.

Thierry Guthmann, professeur de culture politique comparée à l’Université de Mie au Japon
Vingt ans après le discours du Premier ministre Tomiichi Murayama et dix ans après celui de Junichiro Koizumi, qui avaient exprimé leurs regrets, peut-on s’attendre à une position similaire de Shinzo Abe ?
On peut dans une certaine mesure s’y attendre. En effet, Shinzo Abe, depuis le début de son second mandat en décembre 2012, a été très prudent en ce qui concerne le contenu de ses déclarations. Il n’a pas pris pour l’instant le risque de tenir des propos à résonance fortement nationaliste ; propos qui pourraient lui aliéner une partie de l’opinion. Il a su, semble-t-il, tirer les leçons de son premier mandat (2006-2007). Au cours de celui-ci, il avait enchaîné à un rythme trop soutenu des réformes très orientées à droite et ainsi fortement fragilisé sa popularité et son autorité. Il est ainsi tout à fait possible qu’Abe persiste dans cette attitude prudente ; c’est-à-dire qu’il ne prenne pas le risque politique de sortir de la ligne Murayama-Koizumi. Cependant, si Abe a su cette fois-ci prévenir un retournement de l’opinion, il n’a pas encore véritablement su satisfaire les attentes de ses principaux soutiens, à savoir les milieux nationalistes (la Conférence du Japon, l’Agence des sanctuaires shintô, etc.). Soixante-dix ans étant un chiffre symboliquement fort, les milieux nationalistes sont aujourd’hui naturellement en attente d’un discours au ton nouveau ; c’est-à-dire duquel les regrets et le repentir auront été effacés.
Quels seront les autres points importants abordés ?
Le discours sera vraisemblablement constitué essentiellement de considérations historiques et politiques sur la guerre et la paix. Il faut savoir en effet qu’Abe a formé en février 2015 un comité constitué d’intellectuels auxquels il a confié la mission de réfléchir au contenu de son discours commémoratif.
En plus des questions territoriales avec la Chine (îles Senkaku/Diaoyu) et la Corée du Sud (îles Dokdo/Takeshima), ces deux pays seront très attentifs aux mots choisis par le Premier ministre nippon. On imagine que Washington portera aussi une oreille soigneuse à cette déclaration…
Je ne pense pas qu’Abe abordera directement les questions territoriales. Encore une fois, il s’agira certainement de considérations générales relatives aux leçons qu’il est nécessaire de tirer des guerres du passé, et c’est donc surtout sur ce sujet que les gouvernements chinois et coréens attendront le Premier ministre. Concrètement, l’enjeu essentiel de ce futur discours résidera dans la présence ou l’absence de regrets. Si Abe décidait de rompre avec son attitude prudente et prenait le parti de révéler le fond de sa pensée (honne en japonais), il n’y aurait alors pas de regrets exprimés. Il va sans dire que cela provoquerait immédiatement des protestations très virulentes de la part de la Chine et de la Corée. Le gouvernement américain est quant à lui avant tout animé par la volonté de ménager ses différents alliés dans la région. Il condamnera donc probablement, comme il l’avait déjà fait fin 2013, les éventuels propos ou actes révisionnistes du Premier ministre japonais.
Ce discours ne sera sans doute pas décidé par le cabinet et ne reflètera donc pas la position officielle du gouvernement. Shinzo Abe a déjà eu recours à cette pratique, comme lors de son éloge de Nelson Mandela ou pour sa communication dans le cadre de sa visite au sanctuaire Yasukuni, fin 2013. Comment expliquer ce choix ? Quelle est la stratégie politique de Shinzo Abe ?
Tout d’abord, je pense que ce discours sera avalisé par le cabinet et constituera donc la position officielle du gouvernement. Les précédentes communications sur ce sujet de Murayama et de Koizumi furent toutes deux avalisées par le cabinet. De plus, comme déjà évoqué, Abe prépare ce discours depuis plusieurs mois. Aussi, il s’agira sans aucun doute d’une déclaration officielle. Pour son éloge de Nelson Mandela, je ne connais pas les motivations. Mais en ce qui concerne la visite d’Abe au sanctuaire Yasukuni, sa façon de procéder ne présente pas vraiment d’originalité. En effet, lors de leurs visites à ce même sanctuaire, ses prédécesseurs ont également usé de cette stratégie qui consiste à faire une visite qui semble tout ce qu’il y a de plus officiel tout en affirmant ou suggérant que celle-ci est en fait d’ordre privé. L’ambiguïté laisse ainsi une porte de secours face aux vives protestions qui ne manqueront pas de venir de l’extérieur comme de l’intérieur du Japon.
En février 2015, une enquête réalisée par la NHK a montré que plus de 80 % de la centaine de municipalités interrogées ont du mal à transmettre le souvenir du raid aérien américain du 10 mars 1945. Plus généralement, quelles sont les raisons pouvant expliquer ce difficile travail de mémoire ? En quoi est-il si important aujourd’hui ?
Les raisons généralement avancées pour expliquer ce difficile travail de mémoire sont de deux ordres. Premièrement, la période de la guerre, ainsi que les décennies qui la précèdent, ont été pendant longtemps extrêmement controversées : la gauche japonaise affirmait la nécessité d’un repentir national, alors que la droite cherchait à relativiser l’ampleur des crimes commis par l’armée impériale. Aussi, pour éviter les confrontations, beaucoup d’enseignants choisirent d’aborder de manière minimale la période historique concernée. Deuxièmement, et la seconde raison est directement liée à la première, cette période de l’histoire japonaise n’apparaissait presque jamais dans les sujets des examens d’entrée à l’université. Elle n’a donc généralement été étudiée que de manière très superficielle. Or, ce travail de mémoire est essentiel car les jeunes générations ne connaissant pratiquement rien à la guerre, sont aujourd’hui potentiellement très réceptives vis-à-vis de toutes les formes de révisionnisme historique.
En septembre 2015, les lois relatives à la sécurité nationale, qui devraient être bientôt validées par le Parlement, entreront probablement en vigueur. Elles permettront entre autres, pour la première fois, aux Forces d’autodéfense (FAD) de répondre par la force aux attaques armées visant des pays alliés. Cela représente un tournant majeur. Mais Shinzo Abe appelle en parallèle à suivre la voie pacifique dans laquelle s’est engagé le pays depuis la fin de la guerre. S’agit-il d’une contradiction ?
Oui et non : tout dépend du point de vue adopté. Pour les forces politiques japonaises de gauche, les lois relatives à la sécurité nationale constituent une brèche dans laquelle va s’engouffrer la droite nationaliste pour refaire du Japon « un pays normal » ; c’est-à-dire un pays détenant non seulement une armée mais également le droit de belligérance. Ainsi, pour les forces de gauche, les appels d’Abe pour la préservation du pacifisme constituent avant tout de simples leurres.
Abe de son côté a lancé un nouveau concept, celui de « pacifisme actif » (sekkyokuteki heiwashugi). L’activisme renvoie ici à l’idée qu’il est parfois nécessaire d’agir militairement pour préserver la paix. Il s’agit de prévenir tout acte d’agression extérieure par des attaques préventives, ou encore de dissuader ce type d’attaques par la possession d’une force armée conséquente. En fait, pour Abe, et la droite nationaliste en général, ce renforcement des moyens militaires du Japon serait la seule façon réaliste d’éviter la guerre et par conséquent de poursuivre sur la voie du pacifisme. A contrario, la Constitution pacifiste actuelle serait trop idéaliste et naïve et ne permettrait pas de défendre le Japon face à une éventuelle agression extérieure.
Propos recueillis par Jean-François Heimburger
A propos de l'auteur
Jean-François Heimburger
Jean-François Heimburger est journaliste indépendant spécialiste du Japon, en particulier des risques et catastrophes, et membre actif de l’Association de Presse France-Japon (APFJ). Il est l'auteur de l’ouvrage "Le Japon face aux catastrophes naturelles" (ISTE Éditions, 2018). Il écrit dans des revues (Politique étrangère, Monde chinois, Espèces), sur le site web japoninfos.com et, occasionnellement, dans la presse quotidienne (Dernières Nouvelles d’Alsace). Il effectue régulièrement, depuis 2010, de longs séjours dans l’Archipel, où il réalise des reportages variés en tant que photojournaliste. Passionné de sciences naturelles, il est par ailleurs adhérent de The Volcanological Society of Japan et du Japan Cicada Club.