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"Femmes de réconfort" : un accord sans résolution ?

Le 11 novembre 2015, des manifestants sont assis à côté de la statue symbolisant les “Femmes de réconfort” coréennes.
Le 11 novembre 2015, des manifestants sont assis à côté de la statue symbolisant les “Femmes de réconfort” coréennes. (Crédit : JUNG YEON-JE / AFP).
L’« accord » surprise négocié le 28 décembre dernier entre les gouvernements japonais et sud-coréen sur les victimes de l’esclavage sexuel pour l’armée impériale ne semble pas parti pour répondre aux attentes. Retour sur la situation, les enjeux et les subtilités de cet accord.

Des esclaves sexuelles devenues otages de l’Histoire

Entre 1931 et 1945, 200 000 femmes et enfants d’une dizaine de pays (essentiellement asiatiques, quelques Néerlandaises et Australiennes) furent victimes du gigantesque système d’esclavage sexuel mis en place par l’Empire du Japon pour son armée.

Longtemps occultée, la tragédie de ces victimes connues sous l’euphémisme de ”Femmes de réconfort” (ou « Comfort Women ») a ressurgi au début des années 1990, lorsque des survivantes sud-coréennes ont surmonté leur honte et brisé le silence pour demander la reconnaissance de leurs souffrances. Seules deux déclarations individuelles ont été alors apportées en réponse : celle du porte-parole du gouvernement nippon – Yohei Kono – en 1993, confirmant la responsabilité du Japon et son engagement à enseigner correctement cette partie de l’histoire ; et celle du Premier ministre Tomiichi Murayama en 1995, pour s’excuser d’une façon générale des agressions commises par le régime impérial, mais en son nom personnel uniquement. Un fonds de compensation a bien été alors établi, mais pas par le gouvernement.

Les survivantes et la communauté internationale estiment à juste titre que le Japon n’a pas fait le nécessaire, que ce soit en terme d’excuses, de réparations, ou de travail de mémoire et d’enseignement de l’histoire pour un cas à la portée universelle par son ampleur, ou encore par sa résonance pour les droits de la femme.

Parce qu’elle risquait d’exposer à la nation et au monde les atrocités du régime impérial, la cause des « Femmes de réconfort » a fortement contribué à remobiliser les révisionnistes nippons. Ces derniers ont également capitalisé sur le marasme ambiant de la « décennie perdue » pour former en 1997 le puissant lobby Nippon Kaigi combinant ultra-nationalisme, fondamentalisme Shinto, et révisionnisme.
Ces néo-fascistes ont fait le vœu de revenir sur les acquis démocratiques d’après-guerre, de restaurer les fondamentaux du régime impérial, et de nier toute existence de ses crimes de guerre.

L’extrême-droite présente ainsi les esclaves sexuelles comme des prostituées consentantes, et cherche à effacer toute mention des événements dans les manuels d’histoire, à annuler les embryons d’excuses formulées, à détruire les monuments érigés aux victimes, en particulier la statue faisant face à l’Ambassade du Japon à Séoul, lieu de manifestation hebdomadaire des survivantes, et des mémoriaux en Californie ou au New Jersey… Au passage, elle souhaite que la Chambre des Représentants à Washington abandonne sa Résolution HR 121 de 2007 exigeant un règlement du problème par le gouvernement japonais.

Mais la cause des « Femmes de réconfort » est également exploitée par des minorités ultra-nationalistes sud-coréennes, qui cherchent plus à alimenter la haine mutuelle qu’à défendre les intérêts des victimes et à résoudre le problème.

Les enjeux d’une résolution

Au-delà d’une étape indispensable pour les rares survivantes et la mémoire des nombreuses disparues, la résolution du cas des « Femmes de réconfort » marquerait un pas décisif pour la réconciliation en Extrême-Orient, en particulier entre le Japon et ses voisins coréens et chinois, où le sujet est le plus sensible et la recherche historique la plus avancée.

La reconnaissance finale et sans équivoque de ces atrocités permettrait également de sauver le Japon et sa démocratie de ses pires ennemis, ceux de l’intérieur, tout en enlevant de l’eau au moulin des nationalistes à travers le reste de l’Asie.

Les Etats-Unis également sont pressés de se débarrasser de cette pomme de discorde entre ses deux alliés clef en Extrême-Orient ; discorde qui contribue à affaiblir l’entente trilatérale pendant la montée en puissance de la Chine.

Annoncer un tel accord en 2015 marquait un signal très fort, 70 ans après la libération de la Corée du joug impérial, et 50 ans après la signature du traité de normalisation entre les deux pays.

L’accord du 28 décembre tient-il la route ?

La lecture rapide de l’accord permettrait de croire à une résolution finale du problème, notamment autour de trois points clés. D’abord, le Japon reconnaît les faits et sa responsabilité, son Premier ministre présente ses excuses, et le gouvernement s’engage à compenser financièrement les survivantes en contribuant à un fonds établi par le gouvernement coréen. Egalement, à la condition que le Japon tienne ses promesses, les deux pays considèrent le sujet définitivement clos, et renoncent à se disputer ultérieurement à son propos. Enfin, la Corée s’engage à considérer le déplacement de la statue située en face de l’Ambassade du Japon à Séoul.

Mais en regardant de plus près le texte, on semble pourtant encore très loin du compte.

Sur la forme tout d’abord. Il ne s’agit pas d’un accord commun, mais de deux déclarations distinctes : celle du ministre japonais des Affaires étrangères Fumio Kishida, suivie de celle de son homologue coréen Yun Byung-se. Chacun peut donc se référer à sa propre interprétation. Ainsi, le Japon déclare a posteriori conditionner son aide au déplacement de la statue. La Corée pourra toujours se réfugier derrière la mauvaise volonté japonaise pour ne pas établir le fonds de réparation, et donc déclarer l’accord caduc.

Sur le fond également. En effet, le Japon ne reconnaît qu’une « implication » très vague de l’armée, et les « excuses », décorrélées d’une responsabilité elle-même très floue du gouvernement, ne sont faites qu’à titre personnel par Shinzo Abe. Le gouvernement nippon ne s’engage ainsi qu’à payer une somme symbolique (un milliard de yen, soit un peu moins de 8 millions d’euros à partager entre un peu moins de cinquante survivantes), et s’affranchit de toute obligation durable, comme par exemple enseigner l’histoire correctement, l’un des points essentiels exigés jusqu’ici.

Ainsi, tandis que le gouvernement japonais se déclare enfin débarrassé à jamais du sujet, son homologue coréen peine à vendre l’accord comme un succès, et doit affronter de nombreuses critiques dans son pays comme à l’étranger. L’opposition s’étonne de l’absence de débat. Quant aux survivantes, non consultées dans le cadre de la négociation, elles ont rejeté un accord qui par ailleurs divise la population. La Chine également dénonce une comédie orchestrée par les États-Unis qui, eux, se disent satisfaits et soulagés. Enfin, de son côté, Taïwan demande au Japon un accord similaire pour ses propres « Femmes de réconfort ».

Victoire de la “Realpolitik” ou petits arrangements entre meilleurs ennemis ?

Pouvait-on sérieusement espérer une résolution « finale et irréversible » pour les victimes d’esclavage sexuel de la part du petit-fils d’un criminel de guerre nippon en charge du travail forcé, et de la fille d’un dictateur sud-coréen ayant organisé un vaste système de prostitution autour des camps militaires des Nations Unies et des Américains pour récolter des devises étrangères ?

Avec Shinzo Abe, aucun doute n’est possible sur la volonté de vider l’accord de son sens : au premier rang des révisionnistes soutiens de Nippon Kaigi (comme l’essentiel de son cabinet, dont bien sûr le ministre des Affaires étrangères Fumio Kishida), le Premier ministre japonais avait déjà délivré en août dernier, à l’occasion des 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, un modèle de déclaration révisionniste maquillée en acte de contrition où, non content de nier l’existence de crimes de guerre, il rendait caduques les déclarations de Kano et Murayama. Ce « champion de la réécriture de l’Histoire » reste donc cohérent et fidèle à lui-même jusqu’au bout, et peut revenir vers sa base en disant qu’il n’a cédé sur aucun point clef. En mai prochain, il accueillera d’ailleurs triomphant le G7 au sanctuaire Ise, ce haut lieu Shinto dirigé par un membre de l’élite du lobby Nippon Kaigi.

Difficile en revanche de lire Park Geun-hye sur ce coup. Difficile de croire que les faiblesses de la déclaration japonaise soient passées inaperçues dans les services de la présidence. Difficile aussi de croire que la présidente coréenne ait la même lecture des accords qu’Abe, même si elle doit composer avec sa propre minorité ultra-nationaliste. Croyait-elle vraiment tenir un accord historique avec un interlocuteur sincère, ou a-t-elle sciemment capitulé pour débloquer la situation, sans peur de s’attirer des comparaisons avec son dictateur de père Park Chung-hee, ancien collaborateur sous l’occupation japonaise, et qui n’avait pas pris en compte l’ensemble des sujets dans le cadre du traité de 1965 ?

D’autant que si Coréens et Japonais s’étaient entendus pour pondre un accord mort-né afin d’apaiser les États-Unis et de sortir de l’impasse diplomatique, pourquoi le gouvernement de Séoul le ferait-il sur un compromis si bas par rapport à des acquis déjà si maigres ?

Une chose est sûre : tout au long de l’année, les Américains ont évité de mettre trop de pression sur Abe, dont ils soutiennent par ailleurs le retour au militarisme pour alléger leur propre effort militaire en Asie, même si cela l’aide à défaire les défenses constitutionnelles de la démocratie et du pacifisme au Japon, et à jeter encore plus d’huile sur le feu dans la région.

Rien de nouveau sous le soleil : si nous en sommes arrivés à cette impasse, c’est en partie parce qu’à l’inverse de l’Allemagne avec le nazisme, le Japon n’a jamais été libéré de son passé fasciste, dont les héritiers continuent à contrôler l’appareil politique et à essayer de maintenir dans l’ignorance des atrocités commises par le régime impérial un peuple très majoritairement pacifique et peu engagé en politique.

Les États-Unis ont joué un jeu dangereux dès la fin de la guerre, épargnant entre autres au propre grand-père d’Abe un procès pour crimes de guerre parce qu’ils avaient besoin de ce type de profils pour assurer le maintien de l’archipel dans le camp conservateur pendant la guerre froide. Le grand-père avait dressé une stèle en honneur aux Criminels de Guerre exécutés après les Procès de Tokyo ; le petit-fils a adressé ses félicitations à une cérémonie en leur mémoire, et apprécie les visites au très controversé sanctuaire Yasukuni (où il a envoyé son épouse après l’annonce de l’accord, comme après sa déclaration d’août dernier).

Et une fois de plus, si Park Geun-hye voulait vraiment mettre la pression sur Abe pour que le Japon assume pleinement son passé, elle avait le devoir de montrer l’exemple en faisant la même démarche, en toute transparence. Soit en déclarant : « J’ai fait mon devoir historique et familial, maintenant à votre tour ».

Au vu de toutes ces interrogations sur le fond du texte, on peut se demander si un mauvais accord vaut mieux que pas d’accord du tout ?
Car au final, les principales concernées se sentent trahies et encore plus victimes qu’avant, perdant tout espoir d’obtenir justice de leur vivant. Les États-Unis, eux, rapprochent encore la Corée de la Chine, et dans la foulée du fiasco sur les livres d’histoire, le gouvernement coréen donne l’impression de se tirer une nouvelle balle dans le pied avec une affaire mal ficelée (précipitée ?), dont le seul mérite est d’avoir rapproché deux gouvernements en froid depuis des années… et confirmé le génie de Shinzo Abe pour enfumer son public.

A propos de l'auteur
Stéphane Mot
Auteur et concepteur né à Paris et basé à Séoul. Observateur de la société coréenne depuis un quart de siècle, cet expert en stratégie et innovation a survécu à trois start-ups avant de participer à la création de Cegetel et de piloter la veille stratégique de SFR. Fondateur de nombreux blogs dont SeoulVillage.com, il est également auteur de fictions et passionné d'urbanisme.

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